Voilà, on peut dire grosso modo que tout est encadré, du moins le principal. Si j’ai le temps je rajouterai deux ou trois dessins anciens. J’ai fait une sélection parmi mon stock, privilégiant pour une fois l’aspect coloré plutôt que les “prouesses” techniques au poil près pour équilibrer avec les têtes-trophées en laine feutrée avec leur côté ludique et les teintes assez soutenues.
J’ai fait découper hier des plaques de verre anti-reflet, à prix exorbitant (et encore, je n’ai pas pris le très haut de gamme) pour me rendre compte en les mettant en place une fois chez moi que ça floute un peu le dessin. J’ai hésité à les utiliser mais finalement, il vaut mieux un dessin protégé et un peu flou qu’un dessin abîmé par les manipulations ou protégé par un verre classique dans lequel se reflètent parfaitement les éclairages et le fond de la salle. Comme je ne suis pas très grande, c’est un phénomène que je déplore souvent pendant les expos et je garde le souvenir peu ému de ribambelles de spots lumineux au lieu de dessins sans nul doute admirables.
Alors c’est fait, comme vous pouvez le voir ci-dessous:

Au passage je montre une des miniatures: un hibou grand-duc peint à l’aquarelle sur une minuscule toile (6 x 4 cm). J’aime dévoyer ainsi les techniques…

J’ai découpé cartons et papiers jusqu’à des point d’heures tout en écoutant la radio. C’est mon bonbon de chaqué été, ça, retrouver les émissions estivales de France Inter. Une évocation de chaleur nocturne, de fenêtres ouvertes, de travail décalé, d’une certaine forme de solitude sereine, de connivence bizarre avec une radio et d’autres auditeurs supposés. Je retrouve mes irritations annuelles et devenues rituelles à l’écoute de certaines voix, j’écoute religieusement Night and day et ses retransmissions de concerts de jazz, moi qui n’aime pas le jazz en dehors de bruit de fond de vernissage, et je suis même le Tour de France !
Bon, le Tour de France, ce n’est pas pareil, c’est une histoire de famille. Ou presque. Disons qu’une arrière-arrière-grand-cousine a épousé quelqu’un de la famille du fondateur du Tour et que par de multiples héritages il est échu dans la maison de mes parents des restes d’argenterie et de trousseau marqués du monogramme FD (D comme Desgranges, le dit fondateur). Ca ne m’amène pas jusqu’à m’intéresser aux résultats mais ça titille ma fibre maniaco-fétichiste du souvenir, toujours les mêmes, un peu usés, un peu rétrécis, un peu beaucoup enfoncés et déformés dans l’ornière de la mémoire à force de se répéter: quelques images et sensations d’avoir vu passer les cyclistes au Col de la Charmette, je crois, quand j’étais une petite fille de je ne sais plus, 4 ou 5 ans. Une attente très longue, c’est surtout ça qui me reste, une certaine qualité d’attente, celle de l’enfance, attente sans but fixé faute de le comprendre et de pouvoir l’anticiper, blottie contre ma mère sur un plaid sans doute à carreaux rouges et verts, avec l’odeur de chien mouillé et d’essence du tissu gardé dans le coffre au-cas-où. Odeur synonyme de pique-nique, de siestes sur les aiguilles de pin, de melon et de limonade, de gourde qui sent le mal séché mais tant pis, on a tellement soif. Toutes ces odeurs qui sont de “bonnes odeurs”.
Plus l’odeur spécifique du Col de la Charmette, odeur de sapin, très forte, prégnante, de mousse humide, de ruisseau pas très loin, juste là dans le creux ombreux, parfois ravin inaccessible à qui ne connaît pas les sentiers, odeur de la Chartreuse qui n’est qu’à elle, si si, de l’air léger et pétillant qui donne des fourmillements dans les jambes et la certitude présomptueuse que l’on escaladerait les monts alentours d’un seul élan. Mais n’est pas Mémène qui veut, qui à 81 ans entraîne des jeunesses pour les rôder aux longues marches et avale la Grande Sure comme je vais à l’épicerie du coin…
La présence de la forêt tout autour, forêt magique, forêt à loups certainement, où l’on dit avoir vu des lynx, forêt pour se perdre. Mais forêt privée aussi, que je savais découpée en parcelles puisque les Faure en avaient leur part. Je trouvais ça un privilège incroyable, incalculable, inabordable à mon esprit d’enfant. Qu’un champ soit propriété privée, ça entrait dans le domaine de l’habituel, de l’utilitaire. Mais une forêt… Une forêt, c’est plus qu’une somme d’arbres, c’est une géographie, un univers, du fantasmagorique, on entre dans une forêt, on n’en sort pas. Je veux dire par là qu’on en sort différent à chaque fois, ébloui par le retour de la lumière et la présence du ciel mais déjà dans le regret étrange des pas qui s’enfoncent dans le sol parfois spongieux, parfois crissant d’aiguilles et de brindilles, de la petite peur nichée derrière chaque tronc d’arbre, de l’espoir de surprendre un écureuil, un oiseau, pour finalement tomber sur l’énième fourmilière encore plus énorme que la précédente, aussi somptueusement indifférente que la précédente, de la bulle de silence qui accompagne son avancée et vous fait vous sentir indésirée et passagère transitoire d’un univers qui n’existe tel qu’en lui-même qu’en votre absence, à moins d’avoir la patience de cesser d’exister pour devenir mousse, caillou, lichen, écorce.
Voilà tout ce qu’il y a pour moi derrière les mots “Tour de France”. Peu à voir avec la réalité mais c’est ma réalité à moi, celle qui m’accompagne.