Les vaches


Un de mes plus anciens souvenirs est liée aux vaches. Je devais avoir quatre ans environ. Le souvenir d’être assise, peut-être sur les genoux de ma mère, sur un char à foin, dans le chemin qui descend au Plantay puis à Bellevue, ce chemin étroit et ombragé par une double haie d’érables champêtres, de frênes, de noisetiers, de chênes. Un char à foin tiré par deux vaches, ces grosses vaches beiges au dos rectiligne. Leur museau encagé dans une sorte de muselière en grillage pour les dissuader de brouter. Ce rythme très lent et obstiné de leur marche. La lumière qui changeait selon la densité du feuillage. L’odeur de poussière et de bois sec du char, celle des herbes écrasées par les roues. Les grincements, les couinements de la structure malmenée, du cerclage en fer des roues sur les pierres du chemin, les frottements des branchages sur les ridelles, les cahots qui secouaient le char, la peur de tomber et l’excitation du voyage. Ben si, à quatre ans, aller au Plantay, c’était un voyage!

Pendant ce temps, à quelques kilomètres à vol d’oiseau, se construisait dans la vallée un réacteur nucléaire à haut flux pour la recherche scientifique… Deux univers qui se côtoyaient. Par la suite le « progrès » a fait son entrée dans la ferme: il y eut un tracteur, les roues eurent des pneus, mais il y avait toujours des vaches, pour le lait principalement, et, hélas pour nos âmes sensibles d’enfants des villes, les veaux, bien trop éphémères…

À observer tous ces animaux de la ferme, j’en concevais un grand regret devant tant de banalité. Pourquoi les poules étaient-elles brunes, rouges ou noires? Les chèvres brunes ou blanches? Les lapins bruns, blancs ou noirs? Les cochons d’Inde, je vous laisse deviner… bruns, blancs ou noirs. Et les vaches? Brunes avec du blanc et du noir… Je rêvais de troupeaux de gazelles, de vols d’oiseaux multicolores, d’un peu de variété et de couleurs. Alors j’essayais de considérer les vaches en me mettant dans la disposition d’esprit de quelqu’un qui n’en aurait jamais vu. Les aurais-je trouvé belles? Je ne crois pas. Un bœuf Watusi, avec ses grandes cornes, sa robe fauve dégradée vers un noir profond, dégage une certaine prestance, du moins dans un zoo car je n’en ai jamais approché d’autres. Mais une vache est tellement mal fichue avec les os de ses hanches saillants, ses sabots écartés et retroussés, ses pis ballotants, ce cou flasque et pendouillant par en-dessous, son échine barbelée. Bref, rien à faire, je n’arrivais pas à les trouver belles. Seules les Tarines étaient plus élégantes avec leur regard ourlé de noir, leur museau retroussé, un aspect général plus… net, plus rassemblé. Mais elles avaient la réputation d’être plus méchantes que les autres qui étaient de braves Abondances blanches et brunes, fort placides. Je me souviens notamment d’une Tarine qui ne supportait pas l’intrusion d’humain dans le champ et nous coursait quand nous voulions traverser « son » pré. Sale bête!


Il y avait une demi-douzaine de vaches, établies dans « l’écurie des vaches », ainsi désignée pour ne pas confondre avec… rien du tout puisqu’il n’y avait pas d’écurie proprement dite ! Mais bon, on disait l’écurie, un point c’est tout. Elle jouxtait la grange à foin, ce qui permettait de les nourrir directement par des trappes ménagées dans la cloison en faisant passer le foin dans la mangeoire en bois. Mais à partir du printemps elles étaient « mises en champ » pendant l’après-midi.

C’était un moment marquant de la journée auquel nous participions parce qu’il fallait que plusieurs enfants se postent devant les endroits interdits pour éviter que les vaches aillent dans un autre champ que celui prévu, broutent les fleurs des jardinets, traînent trop en route ou fassent demi-tour. C’était aussi l’occasion d’user de nos bâtons en bois de noisetier. Toute une histoire ces bâtons! Il fallait tout d’abord repérer dans les haies d’alentour une branche bien droite, en général un rejet poussant à la base, mais pas issu de n’importe quel arbre puisqu’ils appartenaient tous à différentes personnes avec des tolérances d’usage plus ou moins floues. C’était un dilemme que de couper une branche future porteuse de ces fruits tant convoités mais le plaisir d’avoir son bâton, décoré à l’opinel en ôtant l’écorce lisse, prenait le dessus. Il s’agissait le plus souvent de simples spirales, parfois de nos initiales, marques transitoires car l’écorce en séchant finissait par se détacher et de toutes façons, nous perdions toujours très vite ces bâtons, oubliés dans les champs. Mais il en fallait un au moment de la sortie des vaches, il me semble qu’il y en avait toujours deux ou trois stockés dans le couloir de la ferme, derrière la porte, sous le porte-manteau, à côté du boisseau de blé. Parfois dehors, derrière le banc bricolé avec l’essieu d’un char à foin hors d’usage.

Bref, on « sortait les vaches ». Et les chiens étaient de la partie, ce qui n’était pas très rassurant quand il s’agissait de Miss ou de Dick. Miss était une grande chienne jaune, genre berger belge. Elle était attachée toute la journée à une chaîne courant sur un câble entre les cages à lapins et l’énorme platane du bassin. Elle jurait qu’elle allait étriper toute personne qui s’aventurait dans la cour, aboyant des injures et des menaces debout au bout de sa chaîne, à moitié étranglée par son collier, et je la croyais sans demander aucune preuve ! De temps en temps nous leur apportions, à elle et Dick, des reliefs de nos repas en les leur lançant par-dessus le mur (la route surplombait la cour) et je n’ai jamais vu dans ses yeux autre chose que de la convoitise pour nos os de poulets, jamais la moindre affection. Je crois que dans mon esprit d’enfant, elle se confondait pas mal avec un loup… J’en avais donc une sainte trouille et quand elle était lâchée pour aider à la sortie des vaches en houspillant les retardataires, nous nous plaquions au mur quand elle venait nous renifler. Peut-être était-elle une grande tendre méconnue car elle gémissait de plaisir quand les filles des fermiers allaient la caresser mais elle était astreinte à son rôle de chienne de garde, pas là pour la décoration ou l’agrément. Pauvre chienne toujours attachée…

Dick était un corniaud noir et… noir. Ce type de chien qu’on voyait partout auparavant, ni grand ni petit, ni poilu ni ras, pas un chien de chasse, pas un chien de berger, un chien quoi. Lui était attaché sous la remise et son domaine de juridiction allait du ras de la porte du poulailler et jusqu’à celle de l’écurie. Autrement dit, il y avait au sol une zone non délimitée mais très précise que l’on pouvait parcourir entre les deux chiens pour aller chercher du lait par exemple. Par la suite, les chiens qui ont suivi n’avaient pas le même statut, ils étaient devenus animaux de compagnie autant qu’auxiliaires de travail et vaquaient en toute liberté jusqu’à ce que le nombre croissant de promeneurs oblige à les enfermer dans la cour ou à les attacher. Ce qui ne nous aidait pas à accueillir ces « touristes » d’un regard amène ! Même Dick, devenu vieux, a été libéré de sa chaîne et s’est révélé sous un nouveau jour de chien collant, qui aimait se faire gratter le dos et les oreilles, tombant en catalepsie sous les caresses tout en exsudant un parfum entêtant de chien mouillé.

Mais revenons à nos vaches.

Il n’était pas très facile de les distinguer les unes des autres pour nos yeux peu aguerris. Il y avait de lourdes vaches brun clair, d’une variété de trait, peut-être des Villardes. Il me semble que la Lombarde et sa fille au nom oublié en faisaient partie. Il y avait de temps en temps une Tarine ou deux. Le reste était formé de vaches blanches avec de grandes taches brunes, de la variété Abondance. Pour les différencier il fallait être attentif à la forme de leurs cornes, de leur chanfrein, plus ou moins droit ou retroussé, paradoxalement assez peu aux taches, à part si elles englobaient un œil par exemple. Il y avait La Lombarde, La Gaillarde, La Parise, La Marquise, et La Rose. Ce sont les noms que j’ai retenus. La Rose était une très brave vache à la tête presque entièrement blanche, au profil rectiligne, placide et calme. Pas le genre à soulever les hanches lorsque vous passiez derrière elle dans l’écurie pour prévenir d’un éventuel coup de sabot. Je crois que c’est elle que mon frère a réussi à traire, sachant qu’une vache peut retenir son lait si la personne qui officie ne lui revient pas.

Les champs n’étaient pas tous clos et quand les vaches étaient mises dans le grand pré en face de la ferme, il fallait les surveiller, autrement dit aller « en champ les vaches ». Normalement, les chiens étaient censés nous aider dans cette tâche en ramenant celles qui s’éloignaient trop, celles qui tendaient le cou vers des pommes tentantes mais dangereuses (on disait qu’elles pouvaient s’étouffer en les avalant tout rond), celles qui tentaient de voir si l’herbe n’était pas plus verte dans le potager des voisins. Mais dans les faits, ils n’étaient pas d’une très grande utilité. Pas vraiment dressés à cette tâche, ils aboyaient à tort et à travers, se trompaient de vaches, les harcelaient pour rien jusqu’à ce qu’elles se retournent et les menacent d’un coup de corne, le pompon revenant à Boule qui est revenue toute fière avec dans la gueule un tronçon de queue qu’elle avait sectionnée d’un coup de dents!!! Donc dans les faits c’est surtout nous qui leur courions après pour les menacer du fameux bâton-à-vache afin de les ramener dans le droit chemin, euh, dans le droit pré.

Aller « en champ les vaches », c’était surtout l’occasion de se retrouver entre copines pour bavarder ou ne rien dire (une grande activité locale!), faire des catapultes avec les tiges de plantain, des bracelets avec les pâquerettes, siffler en coinçant une herbe plate entre les pouces, chanter ou nous moquer des mêmes anecdotes sans cesse ressassées (autre grande activité…). Quand il y eut la télé dans la ferme, l’heure du feuilleton du soir, vers 18 ou 19 h, marquait la fin de la séance. Nous rentrions et le fermier ou la fermière allait appeler les vaches. La rumeur voulait que si un cheval évite un humain à terre, une vache lui marche dessus sans vergogne. Voilà qui nous amenait à une saine prudence pour ne pas être sur leur trajet quand elles rentraient au grand trot à l’appel du fermier, leurs pis pleins ballotant de part et d’autre de telle façon que ça donnait peur de les voir se décrocher ! Je trouvais très impressionnant de voir les vaches accourir de l’autre bout du pré, les mêmes vaches qui restaient sourdes à nos objurgations et à nos insultes. Cet appel était un cri assez long, qui portait loin, je regrette de ne pas m’en rappeler plus précisément. Pour moi, ça tenait un peu de la magie que de les voir ainsi obéir au doigt et à l’œil au fermier. La manifestation soudain tangible d’un lien entre eux. Pourtant, Maurice n’était pas tendre avec elles… Quand une vache refusait de sortir de son étable ou n’en faisait qu’à sa tête, s’obstinant à vouloir se coincer entre le tracteur et la paroi de la remise par exemple, il prenait une voix toute douce et apaisante pour l’appeler: « Viens, viens, petite » et dès qu’elle le dépassait, il lui décochait sur l’arrière-train un bon coup de bâton qui sonnait sec en la traitant de « Sale carne! »

Il faut bien dire qu’une vache, et bien, c’est une vache. Et l’injure associée à leur nom n’est pas usurpée. J’ai été copine avec une génisse pendant un temps. Elle venait manger des touffes d’herbe dans ma main, se laissait caresser, attachée ou en liberté. J’ai cessé toute relation avec elle le jour où elle a tenté sournoisement de m’écraser contre le mur de l’écurie et j’ai eu du mal à m’extraire de cette fâcheuse posture. Et, la vache! Elle pesait son poids!

Il y avait aussi le mystère des vaches… Celles qui disparaissaient parce qu’elles étaient devenues « taurelles »… Cette manière qu’elles avaient de « demander le veau » au printemps en se grimpant les unes sur les autres… et ces veaux qui apparaissaient par l’opération du Saint-Esprit puisqu’il n’y avait pas de taureau dans les environs. Ça me laissait perplexe et si j’ai compris que le Saint-Esprit n’avait pas grand-chose à voir dans la multiplication de l’espèce, la mutation d’une vache en taurelle reste pour moi une énigme!

Allez, un dernier détail pour la route. Dans un angle de la ferme, sous le prolongement du toit de la grange à foin, à côté des cages à lapins, il y avait ce qu’on appelait le « travail ». C’était une structure en bois, faite de gros piliers quadrangulaires avec des traverses auxquelles restaient encore accrochées de larges sangles tressées. On l’utilisait autrefois pour ferrer les vaches de trait avec ces drôles de fer en demi-lunes que je voyais encore traîner je ne sais plus où dans la ferme parmi tous les objets gardés « parce qu’on ne sait jamais ». Le joug est devenu un lustre il me semble, le « travail » a fini par être démonté, l’essieu d’un char avec ses roues a été transformé en banc, il n’y a plus de vaches et les prés sont devenus des lotissements. Sic transit gloria mundi, comme on dit!

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