Odeurs

Il y a quelques mois, en ouvrant la porte de l’escalier dans la maison de mes parents j’ai été frappée de retrouver presque intacte l’odeur de la maison du temps où elle était habitée par mon grand-père. Je ne vais plus guère dans cette maison, trop loin et trop perchée pour mes déplacements à bicyclette et le téléphone a remplacé les visites plus que fréquentes d’il y a quelques années. J’emploie le terme « frapper », non pas que la sensation ait été désagréable, mais elle a été soudaine. Plouf plouf, je recommence: j’ai été interloquée de retrouver presque intacte l’odeur de la maison. C’est mieux comme ça? À propos, que veut dire précisément ce terme, « interloquer »? Vite, un dictionnaire parce qu’apparemment il y a à manger là-dedans… Inter paroles? Se retrouver entre deux mots? Je vais voir…

Moui, il y a de ça: inter et loqui « parler, s’exprimer », et ça a pris le sens de « embarrasser, rendre interdit, décontenancer ». Merci Monsieur Alain Rey.

Plus que m’embarrasser, cette sensation avait coupé le fil de mon discours interne, elle s’était imposée comme « interlocutrice ». Je pensais que cette odeur était celle de mon grand-père, de sa maison, du vieux papier peint vert d’eau qui tapissait les murs de l’escalier et du couloir des chambres, avec des décalcomanies de papillon, quelques cadres avec des chromos, de la rampe en bois peint (en vert d’eau aussi, bien sûr…). Plus que de mon grand-père, c’était surtout l’odeur qui signifiait que nous allions dormir chez lui, avoir accès à l’étage inaccessible pendant la journée, de même que l’odeur du petit salon, celui avec le billard russe et les meubles rococo et inconfortables, avec les relents de l’essence de la Simca 1000 remisée dans le garage qui donnait dans cette pièce, cette odeur-là signifiait que nous entrions dans le domaine des grands, avec ses interdictions et ses merveilles. Ne pas jouer avec le billard, juste pousser les boules avec la main, ne pas utiliser les queues pour ne pas trouer le tapis, ne pas faire rentrer de gravier dans la maison, ne pas trop s’approcher des vitrines aux bibelots précieux (hum…), ne rien déranger, « toucher avec les yeux » le petit porte-monnaie en résille d’argent, la minuscule paire de ciseaux en nacre, les jumelles de théâtre, exploser d’envie de jouer au billard, se contenter d’écouter le bruit mystérieux du chemin que les boules parcouraient dans le ventre du coffre en bois, qui s’achevait par un Clank retentissant quand elles aboutissaient dans le tiroir où nous pouvions les récupérer pour recommencer. Étonnant comme ce bruit nous ravissait autant qu’il finissait par horripiler les adultes…

Retrouver cette odeur presque inchangée alors que les habitants ne sont plus les mêmes, que le papier peint a été changé, que j’ai vécu longtemps et souvent dans cette maison jusqu’à m’y sentir parfaitement à l’aise comme un colimaçon peut se sentir à l’aise dans sa coquille, oui, ce fut un choc. Mon odorat avait perdu la cécité de l’habitude et la maison reprenait d’un coup son individualité, elle n’était plus le prolongement de nos gestes mais un objet, un très gros objet, avec son individualité et son histoire qui a commencé avant nous et continuera après nous si les termites lui laissent vie.

Dans « la vallée de mon enfance », les odeurs aussi étaient très présentes, bien sûr, mais en retournant des années après dans la maison, je n’ai rien retrouvé. Elle avait été refaite de fond en comble, le sol avait été nivelé, l’escalier vermoulu avait été remplacé, elle sentait le neuf. Le rien donc pour moi qui n’ai jamais vécu dans du neuf.

Je parlais du grenier hier et mon petit frère m’a écrit qu’il retrouvait son odeur, prêt à éternuer. C’est vrai que ces combles étaient pour le moins odorants… Dans la première chambre de l’étage, un mur était occupé entièrement par trois portes. Celle de gauche donnait dans un cagibi que mon père avait transformé en labo-photo, celle du milieu donnait sur l’escalier pour rejoindre la salle du bas, celle de droite donnait sur le grenier. Elle s’ouvrait mal il me semble, jamais entièrement, raclait le plancher. À peine entrouverte, c’était le royaume des odeurs. Les marches étaient en bois gris, brut, plein d’échardes, purement utilitaire, un escalier de grenier autrement dit. L’espace sous le toit était partagé arbitrairement en trois parties, délimitées par les grosses poutres horizontales. La première avait été aménagée par un de mes frères aînés, elle était donc presque civilisée, j’avais annexée celle du fond, le long des planches à claires-voies, celle du milieu restait à l’état sauvage. Un amoncellement de meubles, de revues, de… choses. Ça sentait donc la poussière compacte, les crottes de souris, les pipis de matous en maraude, les vieux livres, les tuiles chauffées, le bois sec mais aussi le foin de la grange adjacente, un peu le fumier qui séchait dans l’arrière-cour de la ferme, le lisier des poules, l’essence mal brûlée quand le fermier mettait en marche sa scie circulaire, par-dessus tout ça, les châtaigniers en fleurs à la fin du printemps, la cuisine de ma mère à l’heure des repas. Tous ces parfums se mélangeaient pour donner ce résultat ineffable (que l’on ne peut raconter, même si ça fait des lignes que j’essaie justement de le décrire…) que l’on pouvait presque percevoir en volutes soulevées dans notre sillage.

Une autre sensation olfactive très forte, une expérience sensorielle plutôt, avait lieu quand nous allions chercher le lait le soir. Normalement, on déposait le pot à lait en aluminium je ne sais quand dans la journée et on pouvait le récupérer le soir mis au frais dans le bassin avec ceux des autres habitants mais parfois nous allions le faire remplir directement dans l’écurie (je rappelle que le terme écurie désigne tout local destiné aux bêtes, on peut même parler d’écurie des lapins…) par Odette en train de traire les vaches. Entrer dans l’écurie était… comment dire… il faut l’avoir vécu je crois pour comprendre ce qu’est vraiment une odeur, sa puissance, sa présence physique. Rien d’évanescent dans ces effluves mais plutôt un mur compact qu’il fallait presque aborder épaule en avant pour se frayer un chemin. Un choc dans les narines, une suffocation, les yeux qui pleurent, la tentation du recul. Mais avec un peu de courage, on s’y fait relativement vite. Un peu d’habitude aussi… Odeurs de paille, foin, corps des vaches, poil, sueur, lait chaud formaient la base de ce mélange, mais la note de tête, la palpable, enveloppante, suffocante, était l’odeur de fumier chaud, encore vivant ai-je envie d’écrire. Nous nous retrouvions pétris dans cette masse odorante, dans la chaleur des animaux, dans la pénombre à laquelle il fallait s’habituer. Et quand Odette remplissait notre bidon, c’était cette odeur fade et sucrée du lait, suivie de celle de la boite de sardines vide qui servait de gamelle aux chats qui attendaient leur tour, blottis dans une niche du mur.

Quand nous ressortions de l’écurie, la notion d’air frais prenait tout son sens! Les poumons se redépliaient, la nuit paraissait douce, l’image parait trop forte mais je pense qu’il y avait quelque chose d’assez proche d’une nouvelle naissance, en quittant cet antre quasi-utérin où se déroulaient toutes les phases de la vie, nourriture, déjection et mort et naissance des veaux pour retrouver le plein air (pour la première fois de ma vie, je saisis vraiment le sens de cette formule: l’air que l’on peut respirer « en plein »…), même si nous gardions longtemps comme une pellicule d’odeur sur nos vêtements et nos mains.

Maintenant que je suis adulte, que je ne vais plus « chercher le lait », j’aime quand certains fromages sentent « l’entre-sabots », c’est comme me faire une tartine de souvenirs sur du pain!

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