Sons

(un texte écrit la semaine dernière, par temps de pluie)

Il y a quelques temps une émission radiophonique abordait le problème des bruits de voisinage et il était dit qu’avec l’insonorisation croissante des façades d’immeubles, les sons de la rue n’étaient plus perçus et ceux provenant des appartements mitoyens devenaient intolérables. Et intolérés… Je n’ai pas le souvenir de nuisances sonores vécues comme telles dans mon enfance et si mon audition est désormais déplorable ma mémoire est bonne, alors, quels étaient les bruits dans cette vallée?

Les chants de coqs et les gloussements de volaille, les aboiements de chiens, les chats en quémande, les meuglements, toute la base sonore animalière était tellement familière que je ne m’en souviens plus guère que par reconstruction, le cerveau ne devait même plus traiter ces sons si fréquents.

Paradoxalement, les sons qui me restent sont des sons bien plus mécaniques. Stridence de la scie circulaire qui mord le bois, moteur du tracteur, grincements et ahanements de la moissonneuse-batteuse, klaxons du boucher, du boulanger, du crémier qui avertissaient ainsi de leur arrivée pour que les ménagères (de moins de cinquante ans pour la plupart) aient le temps de se rassembler.

Il n’y avait guère de voitures et le son de chaque moteur était reconnaissable de loin. Quand nous allions mon petit frère et moi attendre le retour de mes parents à la jonction de la grand’route, nous pouvions discerner le son de la 403 à partir du moment où elle prenait le virage de la Grangeotte (Grange-Haute?). Le but de cette attente? Nous installer sur le capot et remonter ainsi avec une délicieuse trouille au ventre les 200 mètres jusqu’à la hauteur de la ferme. J’en frémis rétrospectivement et je sais bien que jamais je n’aurais laissé mes filles s’amuser ainsi, même s’il est certain que mon père roulait extrêmement doucement pour ne pas risquer d’écraser sa portée. Je me dis maintenant qu’il ne devait guère goûter à ce genre de jeux, de même que Maurice tentait toujours de nous dissuader de nous asseoir sur le timon du char à foin ou sur les ailes des grosses roues du tracteur. Autant empêcher un écureuil de grimper aux arbres! Mon petit frère, privilège de garçon, avait même le droit de remonter le bout de route au volant de la voiture, assis sur les genoux de mon père. Et arrivés dans la maison, c’était la litanie des « kétumaachté? Kétumaachté? » piaillés comme des oisillons au bord du nid pour obtenir le paquet de bonbons ou la tablette de chocolat qui étaient la preuve que nos parents avaient pensé à nous pendant les courses et que nous allions grignoter dans une cabane ou allongés sur un lit tout en lisant un Picsou. Mhhh, lire une BD en grignotant des graines de tournesol jusqu’à en avoir les lèvres décolorées par le sel et à moitié coupées par les écorces recrachées, voilà qui me réconcilierait avec ce temps de pluie!

À propos de pluie, je me rappelle qu’entendre le bruit du train de la vallée le soir en était un présage infaillible… ça et les falaises du Néron roses le soir, les dalles du grand bassin sèches (ou humides, en fait comme toute mémorisation d’éléments binaires, elle est extrêmement foireuse chez moi). Pour savoir si la pluie allait durer, il suffisait de regarder si les abeilles volaient encore et si les poules continuaient à picorer, dans ce cas, ce ne serait qu’une ondée transitoire et nous pouvions aller nous promener.

Parmi les sons dont je me souviens, il y a ceux qui faisaient et me font toujours grincer des dents. Je peux entendre une craie crisser sur un tableau noir mais rien qu’à me les remémorer, j’en ai les poils des bras qui se hérissent: le bruit d’une fourche qui traîne sur l’asphalte et se heurte aux graviers, celui de la pierre à aiguiser sur le tranchant de la faux. D’autant plus que ce dernier est interminable!

La danse des bidons de lait dans le bassin faisait par contre une musique très douce, mêlée au chant de l’eau qui s’échappait du tuyau dans le mur (une tête de lion? une tête de serpent? Il me semble qu’il était décoré, mais c’est peut-être un embellissement de ma mémoire…).

Il y avait aussi les interjections des humains: « mais c’est pôôôôô vrai, ça, dîîîîîtes!!! » de Maurice devant une difficulté imprévue, les « pitipitipitipitiiiiiiii » pour appeler les poules, les « psschhhhhhhhhh » pour les chasser du chemin, les « ta boyon, corte! » (allez, la vache, écarte-toi) pour repousser celle qui s’attarde trop au bassin au lieu de rejoindre les autres, les appels de Lucienne pour ramener ses trois filles à la maison pour le goûter.

Les coups de fusil dans la forêt toute proche en automne qui font sursauter et douter du respect des distances minimales par rapport aux habitations.

Les orages soudains et brutaux qui faisait sortir mon père à notre recherche pour rassembler sa famille sous son toit.

Le glapissement d’un renard à la lisière du bois, un soir pendant que je jouais toute seule à la balançoire suspendue à un vieux cerisier au milieu d’un pré, je crois que j’ai battu mon record du 100 mètres ce jour-là pour retourner à la maison! Pas fière de moi mais pas persuadée non plus qu’un renard ne puisse pas être un loup qui a oublié de grandir… Curieuse mais pas téméraire!

Le chant du coucou au printemps, qui correspondait à l’époque où nos parents recommençaient à nous « monter » pendant le week-end après l’hiver qui nous confinait à Grenoble. Je n’ai jamais eu dans mes poches la fameuse pièce de monnaie qui allait m’assurer la richesse si je la prenais en main au moment d’entendre le premier chant de cet oiseau, un présage qui s’est révélé juste si j’en crois mon compte en banque!!!!

Et l’hiver, quand nous avons été assez grands pour monter tout seuls nous geler sévèrement dans la maison nantie d’un chauffage au fioul au fonctionnement plus qu’aléatoire, la merveille de marcher sous la neige dans un paysage aux repères chamboulés et aux sons modifiés, sa propre respiration qui prend toute la place, la buée qui semble un son matérialisé, le crissement de la neige sous les pas, les arbres qui s’ébrouent avec un schloufff qui fait sursauter (pourquoi est-ce qu’ils s’ébrouent toujours dans notre dos), le cliquetis du mors du poney à mes côtés, la présence modifiée de son propre corps, apprendre à se détendre pour ne pas avoir froid, sentir ses contours se brouiller dans la tiédeur de l’anorak, se préciser trop nettement sur les cuisses gelées sous la pelure du jeans et les doigts devenir si gourds qu’ils en disparaissent. Géographies chamboulées. Plaisir de l’hiver.

(une image de neige, photo prise cet hiver dans le Vercors, juste pour rafraîchir comme un glaçon maintenant que l’été semble enfin advenu)

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