Public ou privé

Depuis quelques temps déjà j’essaie d’écrire ce texte sur la notion du public et du privé dans mon enfance à la campagne. Je patine dans cette écriture parce que cette réflexion est encore récente, parce qu’elle nécessite de regrouper différentes sensations au lieu de me concentrer sur un domaine restreint et anecdotique et parce que c’est un sujet un peu glissant, que j’aimerais aborder de façon correcte.

C’était une vraie vie de hameau, et qui plus est de hameau particulièrement replié sur lui-même puisqu’il était et est toujours situé au bout d’une route en cul-de-sac, dans un repli de terrain, avec la forêt derrière, les flancs du Néron devant, montagnette totalement inhabitée sur cette face. Autant dire que la vue sur l’extérieur était limitée, d’un point de vue tant imagé que réel. Même aller au hameau voisin à deux cent mètres était se rendre « ailleurs », pas les mêmes odeurs, pas les mêmes coutumes, pas la même végétation, pas la même lumière presque. Les limites étaient très nettes: la plaque Pont-à-Mousson sur le chemin du dessus, le replat sous les châtaigniers sur la route du dessous. À partir de là, comment dire… nous changions de juridiction. Nos faits et gestes pouvaient toujours être rapportés à la communauté mais je dirais que je me sentais alors comme une ambassadrice, il ne fallait pas commettre d’impair. Mais ceci est peut-être plus du domaine de ma crainte de l’illégitimité dans mes actes que d’une réelle pression sociale locale.

La plupart des maisons étaient groupées autour de la ferme et nous entrions dans la salle commune comme dans un moulin. Un peu trop d’ailleurs peut-être… Disons qu’il y avait des heures « portes ouvertes » et des heures plus réservées à l’intimité de la famille. Dans mon souvenir, la porte restait presque toujours ouverte, un simple portillon limitait certaines années l’accès des animaux à l’intérieur. Dans les faits, l’accès était libre ou presque à la salle commune, avec sa grande table-pétrin, la cheminée occupée par un poêle à bois en fonte (ceux où il faut ôter les cercles concentriques avec un pique-feu pour mettre les bûches, tout un apprentissage pour les remettre dans le bon ordre sans les faire tomber à l’intérieur mais quelle fierté quand on y arrive!), les chaises le long du mur, le buffet en formica blanc et orange et les deux fauteuils, celui pour Maurice et celui pour Odette, souvent occupé par le chien chéri du moment (je parle des dernières années). Cette pièce sentait le café, le lait et l’eau de Javel. Odette lavait très souvent son plancher à grandes eaux, il était presque blanc de récurage. Pour discuter elle se tenait sur une jambe, adossée contre le chambranle de la porte qui donnait sur l’arrière-cuisine, zone privée à laquelle nous avions accès rarement et qui pourtant contenait le Graal: de véritables WC et non pas une cabane au fond du jardin.

Les autres pièces étaient mystérieuses, même si en tant que copine de Solange, la fille des fermiers, j’y ai eu accès plusieurs fois (et même au grenier où nichaient les pigeons et d’où l’on voyait presque loin). La salle commune était le haut lieu social du hameau, l’endroit où les gens s’installaient pour bavarder ou… pour se taire. Je me souviens de ces séances de silence intense, ponctués de quelques « moui, faut bien » et autres « enfin » lourds de je ne sais quel sens. Mais peut-être aussi que la présence d’une enfant interrompait la discussion des adultes?

Odette était très friande de toutes nouvelles concernant tout et tout le monde (« friande », un des mots du vocabulaire local avec « languir »: « tu te languis de tes parents, hein? ») et toute anecdote était bonne à prendre. Il fallait juste savoir qu’elle serait colportée, déformée, que le tempérament moqueur des gens du coin trouverait à s’y faire les dents et qu’une fois que le récit tombé dans le domaine public, il était totalement vain de tenter de rétablir les faits dans leur vérité, ça ne servirait qu’à prêter à rire encore plus. Et les légendes avaient la vie dure, était ressassées d’années en années, amenant les mêmes rires au même moment. Pourtant, à tout prendre, je crois que ça tenait plus d’une connivence et d’une façon de remplir le vide des conversations que d’une réelle volonté de nuire, même si la dent était souvent dure. Mais il ne fallait pas être du côté des « ennemis »…!

Il y avait donc deux vies, celle à l’extérieur, où tout était susceptible d’être rapporté et commenté et la vie dans les maisons, très étanche. En vingt années de fréquentation assidue de cet endroit, je ne suis que rarement entrée dans une maison autre que la ferme. Les jeux des enfants avaient lieu à l’extérieur ou dans les granges, dans nos endroits à nous, il y avait peu d’invitations de maisons à maisons que ce soit entre enfants ou entre adultes puisqu’il y avait la salle commune et les séances devant les camionnettes de marchands ambulants pour tenir lieu de cœur de la vie sociale. Ça n’empêchait pas la curiosité d’être alimentée par les éclats de voix qui pouvaient franchir les limites des jardins, et ce qu’on ne savait pas, on l’imaginait et les rumeurs allaient bon train.

Pourtant je n’ai jamais eu l’impression de malveillance et lors de l’enterrement de Maurice, au printemps, en revoyant toutes ces personnes j’ai eu la sensation très forte d’un lien affectif encore vivace, inchangé. Dire du mal était un sport, pas un jugement. Enfin je ne crois pas. Il y avait un sentiment de solidarité et de faire partie du même univers qui allait au-delà des éventuelles divergences. Je dois bien dire que j’ai toujours gardé l’impression d’être en exil depuis que mes parents ont cessé de louer la petite maison pour aller habiter dans la maison fraîchement héritée de mon grand-père. Chaque fois que je retourne dans cette vallée, l’impression de retrouver mes marques est là, intacte, même s’il est difficile d’admettre que rien ne sera plus pareil, que la ville a grignoté la campagne devenue banlieue. Pourtant il reste les personnes que j’ai aimées et que je retrouve avec le même plaisir, comme un fil qui ne s’est pas vraiment interrompu. Certains partages créent des liens pérennes et je crois que nous aimions tous et toutes cet endroit de façon viscérale.

Mais je vivais ce lien d’une façon que j’ai ressenti de plus en plus ambivalente avec le temps. Il était à la fois très rassurant, fait de visages familiers, de rites très forts, dans les gestes, les paroles, les actes; en même temps cette impression d’être susceptible de se faire épingler par la moquerie empêchait une totale confiance, surtout que susceptible, je l’étais… (Oui, bon, je sais, je le suis encore mais un tout petit peu moins, sinon ça sert à quoi de grandir? Hein? À vieillir? Ah…) La vie là-bas était confortable comme dormir sur un matelas de foin, avec de bonnes odeurs, une douce chaleur et des piquants disséminés par-ci par-là, histoire de ne pas s’endormir tout à fait!

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