Grignoter

Il est bientôt midi et la faim se fait sentir. Au vu du contenu de mes placards et de ma flemme d’aller faire des courses, je vais sublimer par l’écriture en cherchant à me rappeler nos pratiques alimentaires de gamins.

Il y avait les plats mitonnés par ma mère, les poulets et les lapins de la ferme, les gratins, les tomates farcies. Qu’ils étaient bons ces lapins!!! J’aimais par-dessus tout manger la peau du ventre mais je n’étais pas la seule, hélas… Cette petite bande de viande fibreuse et tendre, goûteuse, quel délice!. Je ne sais pas si c’était la recette maternelle ou la nourriture de ces bestioles mais ce goût je ne l’ai jamais retrouvé par la suite. Et puis les lapins tout vidés n’ont plus de « peau du ventre », alors…

Le matin nous buvions du chocolat chaud dans des bols bretons à « oreilles », avec notre prénom inscrit dessus. Le meilleur était de grappiller dans le bocal en plastique les gros granulés de chocolat (du Benco ©, ça existe encore?) qui remontaient à la surface quand on remuait la boite. Ils étaient bien meilleurs que les autres! Le désagrément au moment de boire le mélange était de veiller à ce que la peau du lait reste bien sur le bord du bol. La peau du lait, le gras du jambon, tout ce que nous détestions et qui était pourtant « le meilleur » au dire de notre grand-père. « Huit jours sous une benne et on verra si tu ne manges pas le gras du jambon! »

Il y avait les nourritures officielles et les nourritures officieuses, tous ces grignotages de n’importe quoi au gré des promenades, des humeurs et des saisons. Les asperges sauvages à la Pentecôte par exemple. Elles poussaient sous les châtaigniers, au bord des brûlis de l’hiver qui avaient supprimés les bogues parsemant le pré, sur les talus. Bien évidemment en même temps qu’elles poussaient une autre plante très ressemblante et je pestais de voir ma mère rassembler de beaux bouquets d’asperges alors que je restais bredouille, ne distinguant pas le bon du mauvais. Petit à petit j’ai fini par accoutumer mon regard à la recherche et je repérais rapidement le vert tendre de ces pousses. Il n’y en avait jamais beaucoup et le temps que je remonte à la maison avec ma petite botte d’asperges, j’en avais déjà grignoté la moitié et tant pis pour les petites bestioles rouges qui nichaient souvent entre les grains, après tout ça faisait des protéines!

Au tout début du printemps, à la fin de l’hiver plutôt, il y avait les pissenlits. Là encore il ne fallait pas confondre avec les saramejous qui leur ressemblent mais sont beaucoup plus amers et coriaces. L’étymologie des deux termes est parlante, « pissenlit » se passe de commentaires, « saramejou » signifie « serre les joues (du bas) ». Des plantes pour le nettoyage de printemps en quelque sorte! Ramasser les pissenlits est hypnotique. Au départ on ne voit rien, petit à petit on distingue les gros exemplaires, déjà munis de boutons presque fleuris et à dédaigner, et puis ça commence, on repère ce joli, là, tout frais et tentant. Un coup d’Opinel pour couper la racine, du vieil Opinel ébréché indispensable tout autant que rituel pour la récolte et hop, dans le sac ou le panier. Ah, un autre! Oh, et celui-ci, il serait dommage de ne pas le ramasser! Et c’est ainsi qu’on se retrouve à l’autre bout du champ avec une quantité déraisonnable de verdure qu’il faudra ensuite laver, nettoyer, séparer de l’inévitable récolte annexe de petites limaces, chenilles, bestioles et mousses alors que finalement, il n’y avait guère que ma mère et moi pour apprécier cette herbe à brouter. Tant pis, l’exaltation de la récolte était la plus forte!

C’était aussi l’époque des premières primevères, des premiers coucous. La première touffe de primevères est l’occasion de chercher LA fleur qui voudra bien faire un petit bruit de sifflet quand on siffle dedans en tenant le bout du calice entre les lèvres. Et quand on dépiaute une fleur de coucou, il y a à la base un pistil dodu qui, avec un peu de concentration, a un petit goût anisé assez agréable. Discret, certes, mais quand même… On pouvait me suivre à la trace quand je me promenais avec un bouquet de coucous que je grignotais tranquillement, rejetant derrière moi les fleurs mâchonnées. Le trèfle aussi était une gourmandise, le bas de chaque toute petite fleur mauve est légèrement sucré, tout comme la base de certaines herbes.


Dans la série des déviances alimentaires, il y avait le plaisir de racler avec les dents un bâton de noisetier que l’on vient juste d’écorcer, le bois est si lisse, si tentant, et la sève juste un peu goûteuse. Manger les mousserons crus, ce n’est pas une déviance, c’est juste bon. Le blé pas encore mûr, c’était un péché puisque c’était attenter aux sacro-saintes récoltes mais bon, juste quelques épis, à la lisière, sous les piquets, là où ils ne seraient pas fauchés. Ça n’a pas de goût ou presque, c’est interminable à dépiauter mais c’est frais, ça fait comme de petits bonbons pleins de suc. Quand le maïs était coupé, il restait parfois tout en haut des tiges de jeunes épis pas mûrs, pas finis, encore verts, autre délice.


Chaparder du « blé des poules », poussiéreux, dur comme bois, j’en ai déjà parlé. Le son pour les canards, c’était du vice, aucun goût, juste une pâte fade dans la bouche, de quoi alimenter la curiosité pour tout ce qui pouvait se manger.

Plus… « normalement » dirais-je, il y avait les fruits, les vrais. Les châtaignes, crues au début, pas encore totalement mûres, qui assèchent toute l’eau de l’organisme et vous tapissent la bouche de papier de verre. Puis les châtaignes grillées à emmener en promenade au fond de la poche pour tenir chaud et occuper les doigts et l’estomac. Mais il fallait mériter ces calories car au bout d’un moment les doigts étaient noirs de cendre et il y avait toujours une petite peau dure qui venait douloureusement se nicher sous un ongle.

Autre aliment qui fait dépenser plus d’énergie qu’il n’en apporte (ou presque…): les noix fraîches. Tout d’abord il fallait séparer le brou de la noix, de préférence en calant le tout entre deux pieds pour éviter de se teindre irrémédiablement les doigts en marron, ensuite ouvrir la coque, idéalement à la force du poing serré, façon viking, dans les faits avec un caillou ou un couteau, parfois avec les dents faute de mieux. Si le tout n’était pas malencontreusement broyé, il restait à ôter la petite peau jaune qui recouvre le cerneau et qui sait très bien, même à l’état de résidu, gâcher le goût de l’écale. Au bout d’un moment, bien sûr, la patience s’amenuisait et les dernières noix étaient mangées presque telles quelles, tant pis pour le goût amer et astringent.

Mes fruits préférés restaient les noisettes et maintenant encore j’ai l’œil pour les repérer dans un buisson, même au passage pendant que je pédale au bord de l’Isère. C’étaient de petites noisettes sauvages ou presque, que nous mangions à peine mûres, encore toutes tendres et à la coque verte, légèrement ombrées de brun à la base. De toutes façons, il était illusoire de croire qu’elles auraient pu mûrir si nous leur en avions laissé le temps, un autre enfant de la bande les aurait cueillies entre temps! Nous pouvions faire de vraies acrobaties dans les branches pour atteindre le maximum de fruits et pendant longtemps j’ai considéré la valeur d’un pantalon au nombre de ses poches et à leur profondeur car les noisettes ne se ramassent pas avec un panier, ce serait une hérésie! Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça.

Il y avait aussi les cerises, les grosses Reverchon souvent véreuses, les toutes petites cerises noires, presque confites des vieux cerisiers retournés à l’état sauvage en bas du « parc-aux-chevaux ». Celles-ci, nous en faisions des ventrées pourtant elles n’avaient pas beaucoup de chair autour de leur noyau mais ces quelques arbres énormes étaient généreux et faciles à escalader. J’ai le souvenir d’heures entières passées debout dans leur ramure, appuyée à une branche, la bouche emplie de noyaux accumulés car il était trop long de les cracher un à un. C’était évidemment bien plus amusant de faire cette cueillette à plusieurs car les noyaux devenaient ainsi des projectiles fauteurs de taches presque indélébiles… Une grande frustration à la fin de la saison des cerises était l’existence de merisiers ou de griottiers, je n’ai jamais vraiment su faire la différence. Les fruits en étaient très beaux, tentants, d’un rouge clair un peu translucide mais quel goût affreux qui vous retrousse les gencives!

En contrebas du hameau, dans les vignes, il y avait des arbres fruitiers, des vrais, des « pour vendre ». Je n’en mangeais que les fruits tombés au sol, à disputer aux guêpes qui avaient le chic pour les vider par en-dessous. Oh, la belle pêche! Même pas abîmée! Mais ce n’était qu’un leurre car si la partie supérieure était intacte, la partie cachée se révélait creusée d’une petite caverne dont s’échappaient en vrombissant une demi-douzaine de guêpes furieuses d’avoir été dérangées, trop lourdes de suc et de sucre pour être agressives.

Les raisins étaient immangeables me semble-t-il, des raisins pour le vin, pas pour la table, acides, aigrelets. Ou trop verts et bons pour des goujats.

Sur le chemin qui menait à ces vignes, il y avait des buissons de mûres, et les mûres, j’aime ça. J’ai été très déçue quand j’ai tenté d’en cultiver dans le potager de mes parents d’obtenir des grosses grappes de fruits énormes mais au goût de flotte très prononcé. Pouaaah!!!! Tandis que celles-ci étaient bonnes, ensoleillées, et puis, quand on brave les piquants et les vipères pour cueillir sa provende, elle ne peut qu’être excellente.

Agrippés aux grillages des petits jardins potagers en face de la ferme, il y avait des buissons de ce qu’on appelait des « pétavins ». Je n’ai jamais retrouvé ce terme nulle part et personne ne semble comprendre à quoi je fais allusion quand je parle de ça. Je vais tenter une fois encore d’expliquer la chose… ça ressemble à des mûres à la fois dégénérées et améliorées, les grains sont beaucoup plus gros, il n’y en a guère que cinq ou six à la fois, rarement mûrs en même temps, allant donc du rose vinasse au noir profond, avec un petit goût discret, acidulé, fleuri. Nous les grignotions au passage en passant sur la route mais sans systématisme, plutôt parce que délaisser un fruit comestible ainsi offert allait à l’encontre du sens du grappillage inné chez les enfants.

Parfois, on pouvait trouver des fraises des bois. Pas beaucoup, dans certains endroits assez précis, sur les talus vers les châtaigniers, sous les frênes le long du chemin du Plantay. Mais quel goût explosif!!! Une fois j’en ai vu un véritable tapis, bien au dessus du hameau, dans le coin nommé « le Scialet » mais je n’ai pas osé en manger, déjà à l’époque on nous disait qu’il fallait se méfier des maladies transmises par les renards. Pourtant ils devaient bien venir vers la ferme, ces fameux renards, mais dans ce cas ce n’était pas pareil, ça devenait « nos » renards et leurs déjections ne pouvaient donc pas transmettre de maladie, cela aurait été trop injuste!


Un autre fruit plus rare était la nèfle, il y en avait sur un arbuste (un néflier donc, en toute logique) dans le champ du poney, à l’abri donc de toute convoitise hormis la sienne et la mienne J’en grignotais quelques-unes l’hiver une fois qu’elles avaient gelé, quand je me rappelais leur présence, de même que quelques gros « gratte-culs » dans les gros buissons d’aubépine (ou d’églantier, j’oublie toujours la différence). C’était magique de trouver encore des fruits en plein hiver, même s’il s’agissait de fruits austères.

Nous avions aussi d’autres gourmandises bien plus civilisées quand le crémier ou le boulanger montaient faire leur tournée à jour fixe: un chocolat liégeois ou un pain au chocolat. Le premier s’arrêtait au tournant avant la montée dans le village, sous la charmille, l’autre s’arrêtait bien plus haut. Bizarrement je trouvais bien plus solennel l’atmosphère autour du crémier. Il y avait plus de place autour de la camionnette, ça amenait les personnes à respecter des distances entre elle selon les affinités ou les timidités tandis que nous étions groupés autour de celle du boulanger. De plus le premier ouvrait un grand auvent pour montrer sa marchandise alors que le second passait le pain par une porte ouverte sur le côté. Cet homme avait une maladie étrange, il avait « les os qui poussaient », ses mains, ses coudes étaient déformés et ça me mettait mal à l’aise, partagée entre la curiosité de regarder et la gêne de regarder, un peu mortifiée à l’idée que le pain passait entre ses mains. Pruderie d’enfant.

Et puis il y avait les bonbons quand nous allions apporter du lait chez telle ou telle personne, la Marthe ou Mme Poncet. Cette dernière nous offrait aussi des biscuits sortis d’une grande boîte métallique où ils devaient attendre longtemps qu’on aille les piocher car ils étaient souvent mous, de ces biscuits qui étaient vendus dans de grands sachets, en vrac, avec des morceaux de phrases écrits dessus. C’était frustrant parce que ça donnait terriblement envie de vider la boite pour enfin reconstituer une phrase complète mais je repartais avec simplement ce bout de mystère dans l’estomac, une histoire pas finie. Mon goût pour l’écriture viendrait-il de là et des nouilles alphabet qui glissaient sur le bord de l’assiette avant qu’on ait eu le temps de former des mots?

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