Oural

Edit, comme on dit dans les blogs, à lire en fin du texte mais je le signale ici parce que j’en ai envie.

Je reviens sur la thématique « bestioles » de ces chroniques d’enfance. Quoique le terme bestiole soit assez peu approprié pour parler d’Oural. À partir d’un certain volume de chien, on ne parle plus ainsi, on respecte. En effet, Oural faisait partie de la race des Montagnes des Pyrénées, un gros, très gros Montagne des Pyrénées. Mais comme j’avais fait sa connaissance alors qu’il n’avait que deux mois environ, il ne savait pas vraiment qu’il était bien plus fort que moi et il m’obéissait à peu près. Je dis bien à peu près.

Pourtant ce n’était pas mon chien mais celui d’une voisine, Québécoise d’origine et habituée aux chiens d’envergure. Dans son enfance, elle et sa pléthore de frères et sœurs avaient été élevés avec deux Saint-Bernard, elle avait sans doute souhaité recréer un peu de cette ambiance pour sa toute petite fille qui n’avait guère que huit ou dix mois à l’époque (et marchait déjà! Pas étonnant qu’elle soit devenue acrobate au Cirque du Soleil…). Elle avait donc acheté ce jeune chiot à l’air parfaitement débonnaire sous son poil laineux. Quand Xavier, un ami de mon petit frère en visite chez nous, avait annoncé avoir vu ce tout jeune chien, je n’avais tout d’abord pas voulu le croire. Je connaissais suffisamment toute la gent canine du coin pour savoir qu’il n’y avait aucun exemplaire de ce genre de chiens à des kilomètres à la ronde! Et pourtant c’était vrai. Il faut dire que ces voisins étaient des nouveaux venus, ils avaient totalement transformé une grange plus ou moins abandonnée dans le haut du hameau en une très originale maison lumineuse avec une vue imprenable sur la vallée. Des nouveaux… Fi! Bon, d’accord, eux n’avaient pas saccagé un de nos terrains de jeux pour construire une maison forcément ridicule, mais quand même, de là à adresser la parole à des inconnus, il y avait un pas qui n’était pas encore franchi. Et puis tout d’abord, moi, quoique de la ville, je ne faisais pas partie des « nouveaux », non non, puisque mes grand-parents, ma mère, avaient déjà passé moult vacances dans le hameau voisin pendant des années, j’y avais quand même déjà des racines. Et pour ma « première fois », je n’avais guère que deux ans (et d’ailleurs je m’en souviens encore), donc, hein, bon, moi je n’étais pas une nouvelle, un point c’est tout.


Attirée par l’idée de ce chiot comme une guêpe par un pot de miel, je rôdais autour de leur maison. Pas difficile puisqu’elle donnait directement sur le chemin qui montait au Plagirou, cette série de grands champs en pente qui surplomblaient le replat où se nichaient les maisons. En même temps, ces champs, je n’avais guère à y faire mais bon, j’ai réussi à être là à un moment où Diane, sa maîtresse, sortait ce tout « petit » chiot et dévorée par la curiosité j’ai engagé la conversation et j’ai obtenu l’autorisation d’aller promener Oural un moment. Un grand moment! J’ai toujours eu l’instinct maternel dévoyé diront les mauvaises langues (dont mes filles) mais un « chiot de gros chien poilu » est particulièrement attendrissant avec ses grosses pattes pataudes et la truffe en bouton de bottines fiché dans la peluche. J’ai emmené ce chiot sur le « chemin du dessus » en le portant fréquemment car il se fatiguait vite et pour qu’il ne se pique pas sur les bogues de châtaignes, il paraissait tellement… neuf. Je lui ai parlé, je lui ai montré les lieux puis je l’ai ramené avec un mélange de fierté et de regret, heureuse qu’il y ait un chien de ce genre dans les environs, regrettant qu’il ne soit pas autant en « libre service » que les chiens de la ferme.

Pourtant Oural et moi sommes devenus très amis, je jouais avec lui comme je jouais avec les autres chiens, c’est-à-dire à me laisser mordiller tout en maintenant fermement la mâchoire quand la pression devenait trop forte, à le rouler sur le dos tout en le malaxant. Quand il est devenu plus grand, bien plus grand, ces jeux sont devenus problématiques car quand il prenait son élan depuis le haut d’un pré et sautait pour attraper ma main ou mon bras, son poids m’entraînait par terre et un chien de soixante kilos qui veut faire le jeune chiot fou dans une maison, ça fait des dégâts… et quand il veut jouer au tout petit qui veut se faire câliner sur les genoux, ça pose quelques problèmes. Quand nous mangions (la maison de mes parents était un peu sa deuxième maison) il posait sa grosse tête sur la table en faisant les yeux tristes pour obtenir un bout de quelque chose, pourtant très vite il n’a pas eu besoin de grandir plus ! Il était aussi un peu possessif et si son grand plaisir était de grimper sur le lit pour s’allonger de tout son long entre ma copine Sylvie et moi, il n’aimait pas trop me voir avec un petit copain et un jour où j’embrassais mon copain Olivier, il a mis sa tête entre nous, histoire de rappeler sa présence. Très efficace comme chaperon…


Il s’est très bien intégré dans la meute locale mais assez vite des problèmes se sont présentés. Un promeneur qui avait eu le toupet de passer devant « sa » maison a été pris à parti par Oural et il y avait de quoi avoir peur. Il faut dire que comme le chemin passait sur le pas de la porte, le chien pouvait prendre ça comme une incursion dans son territoire et il n’était guère dressé, voire pas du tout. Bref, Oural a sauté sur l’épaule du quidam qui lui a donné un coup de bâton. L’histoire s’est arrêté là sur le coup mais Oural en a conçu une méfiance pour les passants et de brave bête débonnaire qu’il était il est devenu un chien dont il fallait malgré tout surveiller les réactions. Il avait par exemple l’habitude de poursuivre les rares mobylettes qui s’aventuraient sur la route en cul-de-sac en aboyant et sautant au ras du guidon et je n’aurais pas aimé être à la place du conducteur. Il faisait aussi un brin de conduite aux voitures étrangères ce qui n’incitait pas à ouvrir les portières une fois à l’arrêt. Tant et si bien qu’il a fallu se résoudre à le maintenir à l’attache une partie du temps, quand il n’y avait personne pour veiller à sa conduite. Petit à petit tous les chiens du hameau ont dû ainsi être maintenus enfermés ou attachés du fait de plaintes répétées et j’en voulais beaucoup à ces « estrangiers » qui venaient réglementer la vie locale pour pouvoir se promener tranquillement. Pfff, est-ce que j’allais chez eux, moi, hein? Même si maintenant j’apprécie dans mes promenades de ne pas tomber sur des chiens défendant leur territoire ou alors derrière les grilles de leur maison. Mais ceci est une autre histoire.

Oural a grandi donc et Boule (pour savoir qui est Boule, vous pouvez lire la chronique du premier juin, en cliquant sur cette phrase) s’est rendu compte que le petit chiot laineux était devenu un grand et beau chien. Il est devenu en quelque sorte son amant officiel, ce qui signifie que dans une de ses portées (elle n’en a eu que deux avant d’être stérilisée) nous avons pu voir l’inévitable petit chien noir, fruit de ses amours laborieuses avec le chien de la ferme, son vieux mari autrement dit (Dick est mort à presque vingt ans), quelques bâtards divers et variés, fruits de rencontres de hasard, et un énorme chiot tout blanc avec une ou deux taches grises, c’était Titan qui a fini par devenir presque aussi grand que son père. (Sur la photo il n’a guère que quinze jours…)


Boule aimait vraiment beaucoup Oural, ça se voyait à sa manière de sourire quand elle était avec lui et elle a été très triste quand il est parti (le couple des maîtres du chien s’est défait, Nadine est repartie vivre au Québec et son mari n’a pas voulu garder le chien qui ne lui obéissait pas du tout et était trop encombrant, il l’a vendu à un couple je ne sais plus où, je ne sais pas comment s’est passé l’adaptation entre eux mais je ne suis pas très optimiste sur la suite de l’histoire).

J’ai souvent gardé Oural pendant les absences de sa maîtresse, de quelques heures à un mois complet. Ce n’était pas une sinécure parce que c’était un chien fugueur et quand il partait il partait loin, histoire de rentabiliser son évasion. Il entraînait parfois son fils avec lui et les deux mastodontes en vadrouille ne passaient pas inaperçus. Promener les deux monstres en laisse n’était pas non plus très simple, la vue de tout autre chien mettait Oural hors de lui (c’est Boule qui lui avait appris ça…) et il m’est arrivé plus d’une fois de le maintenir difficilement, lui debout, moi cramponnée au collier. Heureusement il n’avait pas vraiment compris qu’il était bien plus fort que moi et je parvenais à le calmer en haussant le ton. Bon, en criant après lui.

Je suis allée une fois ou deux me promener en ville avec lui. Quelle frime! J’entendais derrière moi le brouhaha des « tu as vu le chien? », « qu’est-ce qu’il est grand, qu’est-ce qu’il est beau! » et les glapissements des roquets qui ne supportent jamais la vue de ce genre de bête. J’étais fière, oui, je dois bien l’admettre, mais un peu inquiète à l’idée d’un possible incident si quelqu’un s’était trop approché par surprise de lui. Quand j’arrivais à un passage pour piétons, je lui intimais d’un ton très convaincu l’ordre de s’asseoir et il s’asseyait. Moi je savais bien qu’il le faisait parce que c’était un grand fainéant qui ne perdait pas une occasion de reposer sa masse mais vu de l’extérieur, ça en jetait et je me sentais dans la peau de la dompteuse qui tire négligemment les moustaches du tigre (la mode n’était pas encore aux molosses à gueule de brute promenée par des jeunes filles fluettes, de toutes façons il n’avait pas une gueule de brute et je n’ai jamais été fluette, ou alors pas longtemps).

Oural est resté trois, quatre, cinq ans dans le hameau, je ne sais plus. Quand sa maîtresse a décidé de quitter la France elle a voulu me le donner mais je ne pouvais pas accepter, j’habitais encore chez mes parents, un tel chien dans un appartement était impossible à envisager (et le nourrir n’était pas rien non plus). J’ai toujours regretté que cette histoire s’arrête ainsi, sur un abandon que je ressentais comme une trahison, le rappel des contingences du quotidien. Un couple qui se défait, une enfance qui se termine, les réalités qui rattrapent les visions idylliques d’un joli coin de campagne où les petits nianimaux kromeugnons gambadaient en liberté. Je sais maintenant que je n’aurai jamais de cheval « à moi », jamais de gros chien « à moi », sauf chamboulement total dans mon existence, mais j’ai encore dans l’escarcelle de ma tête plein de souvenirs goûteux de poney et de gros chiens (et ma foi, ça tient moins de place dans un appartement dans une grande ville car oui, Grenoble EST une grande ville) et c’est bien.

Edit donc: Ma maman me fait dire par ma fille, voir commentaires, que j’ai oublié de parler du caractère facétieux de ce chien. enfin, quand je dis facétieux… son sens de l’humour n’était pas du goût de tout le monde, et surtout pas de cette Marocaine qui était femme de ménage dans une famille du hameau voisin et qui venait tous les soirs chercher le lait à la ferme. La pauvre… Oural lui faisait un brin de conduite systématique, c’est-à-dire qu’il la raccompagnait en lui aboyant après et en sautant autour d’elle (autant dire qu’il devait arriver à hauteur de ses épaules!) pendant qu’elle pressait le pas, livide de terreur. Je pense qu’elle doit encore en faire des cauchemars! Quand elle arrivait dans la cour, les chiens se précipitaient vers elle en aboyant, sentant sa terreur, et elle tentait de se fondre dans les murs dont elle prenait effectivement la couleur. C’était des chiens de garde en fait, mais le problème était qu’ils ne défendaient pas que leur maison mais l’ensemble du territoire du hameau. Et ils le défendaient avec un certain zèle…

Un autre aspect du côté « facétieux « des chiens et des humains du coin me revient en mémoire. Je ne sais pas si j’en ai déjà parlé mais tant pis si c’est le cas, j’en ris encore. Un jour où j’étais sous la charmille avec les chiens, c’est-à-dire Boule, Oural et Teddy (fils de Boule) je les ai vus partir comme des flèches vers le Plantay en aboyant comme des furies. Il s’agissait d’une brave femme de promeneuse qui montait le chemin, naïve et confiante. Quand je suis arrivée sur les lieux à sa rescousse, la femme a éclaté en récriminations contre ces chiens, ce qui était compréhensible étant donné la peur qu’elle avait dû avoir. Mais ça ne m’a pas plu, après tout ce n’était pas les miens et je venais justement les récupérer pour la sortir de ce mauvais pas. J’ai alors attrapé Oural par le cou et je me suis penchée vers lui pour lui demander s’il n’avait pas eu peur de la méchante femme qui lui criait dessus. Là je crois que c’était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et la promeneuse a commencé à m’insulter. Grand mal lui en a pris car alors c’est Monique, la fille aînée des fermiers qui est arrivée, gonflée comme une poule dont on menace les poussins, ergots en avant, et elle a commencé à traiter la promeneuse de tous les noms pendant que je rassemblais la petite meute. La femme a fini par battre en retraite en se demandant dans quel pays de fous elle s’était aventurée. Je ris mais je n’aurais pas aimé être à sa place…

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