Vélo

« T’as de beaux os, tu sais? »

Non, non, je n’ai pas rencontré de prétendant nécrophile (enfin si, j’ai rencontré un prétendant, mais pas nécrophile, juste un soupçon gérontophile au vu de son âge et du mien mais je m’égare là, je reviens à ma chronique), je n’ai pas été dévorée par un lion en vadrouille, bavard et esthète, je ne fréquente pas de serial-killers, ou alors en toute ignorance de leur passe-temps. Il s’agit simplement du compliment que me fit, en me vouvoyant d’ailleurs, le kiné qui s’est occupé de ma cheville suite à l’entorse.

Vous voulez savoir ce que c’est que de beaux os? Et bien voici:


Oui, je sais, c’est impressionnant, une telle esthétique osseuse… Et je tiens d’ailleurs à remercier ici ma mère de qui je tiens cette ossature solide de dauphinoise, du genre qui résiste aux chocs, même si ce n’était pas forcément nécessaire d’adjoindre au lot les mollets qui vont avec. Ni la faculté d’enrober le tout dès que je bois un verre d’eau ou regarde une assiette de pâtes. Bah, tant pis, c’est sans doute ce qui amortit les chocs et fait que je ne me suis jamais rien cassé.

Pourtant, quand nous étions petits nous goûtions « raisonnablement » des risques, avec le plaisir qui va avec et l’inconscience de l’enfance. Quand nous allions camper en Bretagne, je me souviens de ce jeu enivrant consistant à me laisser porter dans les vagues hautes pour me faire rabattre sur les rochers de la côte. C’est devenu de la science-fiction pour moi désormais tellement mes problèmes d’oreilles me font considérer l’eau comme une ennemie en puissance dès qu’elle s’approche de ma tête. Même quand elle s’écoule du pommeau de la douche. Juste bonne à faire du thé ou à troubler l’anis…

À la campagne, les risques étaient autres, tout d’abord nous étions beaucoup plus livrés à nous-même qu’en camping où les activités étaient bien plus familiales (je ne sais plus si j’ai participé aux séances d’explosion de pétards dans tous supports, depuis les touffes d’algues jusqu’aux pinces de crabes et méduses échouées que pratiquaient mes frères et cousins ou si ce sont des souvenirs recomposés). Nous étions casse-cou en grimpant aux arbres, en dévalant les prés, en nous promenant la nuit dans les sentiers fréquentés par les sangliers, mais il ne s’agissait là que de dangers éventuels, qu’une simple prudence élémentaire pouvait et a pu tenir à distance. La pratique de la luge était plus casse-cou du fait des fils de fer barbelés qui délimitaient certaines parcelles et correspondaient à la fin des trajets, et parce que les grosses luges à patins de fer n’étaient pas très légères (ni très rapides) et qu’on les sentaient passer quand elles poursuivaient leur course par-dessus têtes ou jambes.

Il y avait les risques d’équilibristes, pris en marchant sur les murets de la route ou en grimpant quelques instants sur cette étrange pierre qui dépassait à l’horizontale du talus du chemin du dessus, en jouant au cochon pendu sous le tronc qui servait de barrière au pré de la Jourdenas.

Mais en fait, les vrais moments où nous aurions pu nous casser quelque chose, c’était ceux que nous passions à vélo. J’ai appris à tenir en équilibre dans la Jourdenas, à l’époque où ce pré était vierge de toute maison (il y en a trois maintenant), en équilibre car il ne s’agissait pas encore de pédaler mais simplement de se laisser porter sur la pente relativement douce sur ces tout petits vélos à grosses roues, bleus et rouges, ceux des grands frères. Ensuite il y avait l’apprentissage du pédalage sur le bout de route à plat qui allait du début des châtaigniers jusqu’au portail de la ferme. Ça faisait quoi, vingt, trente, cinquante mètres? Alors pour varier le trajet et nous donner des émotions de vitesse, nous faisions le tour de la grange, partie dans l’herbe, partie sur le bitume, sans cesse, nous appelions ça nos vingt-quatre heures du Mans, et le frisson était de passer dans la tranchée qui restait de je ne sais quels travaux tout en évitant le pommier à cochons sur la trajectoire (un pommier à cochons, c’est un de ces petits arbres qui donnent pléthore de fruits mais verts et durs, acides, juste bons à faire des projectiles ou à engraisser le ou les porcs). Il n’y avait guère de voitures et nous les entendions de loin, heureusement, car nous déboulions sans visibilité sur la route et les freins de nos vélos étaient souvent du genre paresseux.

La phase suivante consistait à aborder la pente qui conduisait à la Grand-Route, en freinant méticuleusement ou en se ralentissant en roulant dans le bas-côté, quitte à mordre sur le talus pour ralentir la machine. Ensuite il y avait une seconde zone de plat, bien dégagée, qui me paraissait… luxueuse? Le mot peut paraître étrange comme il est étrange que ces mêmes parties du chemin aient des textures différentes selon qu’il s’agissait de l’aller ou du retour. À l’aller, avant d’arriver au hameau, elle me paraissait interminable cette petite ligne droite, inutile, une petite mesquinerie du trajet avant d’atteindre enfin le bout de route sous les châtaigniers, là où l’odeur et la fraîcheur annonçaient l’atmosphère de « chez moi ». Au retour, c’était une zone apaisante, la dernière marque de connivence avant d’atteindre la Grand-Route à tout le monde. À vélo, cette partie était celle dédiée à la vitesse, pas d’obstacles, pas de pièges. Ah si… Les gravillons… Chaque année au printemps les routes en étaient recouvertes par endroits. Une couche de goudron longtemps collante, de quoi enliser les espadrilles qui restaient engluées dans la couche fondue du bord du chemin, définitivement collantes et généreusement noirâtres, une couche de gravillons laissés tels quels, au bon soin des voitures pour les enfoncer ou les disperser, rien de tel pour faire déraper les vélos. Ces gravillons apparaissaient de façon aléatoire, tantôt dans tel virage, tantôt à l’entrée de tel chemin, comme l’apparition d’un vouloir malveillant et inévitable, un peu comme dans la mythologie grecque et romaine ces facéties de dieux qui s’ennuient et cherchent noise aux humains pour se distraire. Y avait-il des cantonniers hilares cachés derrière les noisetiers? Toujours est-il que nous avons souvent dérapé sur ces saletés et que nous avions souvent les genoux couronnés et incrustés de petits cailloux. Ensuite nous étions bons pour le mercurochrome, celui qui pique…

Je retrouve encore la sensation de la chute, réactivée récemment par celle que j’ai fait et qui m’a valu une entorse, ce moment infiniment long où on sent que ça y est, le phénomène est enclenché et que l’on ne peut qu’attendre la suite, encore dans l’instant où on n’a pas mal, où tout fonctionne. Ensuite, vient le moment où on se retrouve au sol, étourdi, ridicule, râpé, rassemblant ses esprits et tâtonnant pour faire le décompte des dégâts. Je me souviens de belles gamelles, d’avoir été emmenée saignante et hurlante par la fermière pour des premiers soins (tournée générale de mercurochrome!). Je sais que mon frère aîné s’était sérieusement ouvert le genou dans une chute, que je me suis coupée l’arrière du pied en le laissant malencontreusement trainer parmi les rayons de la roue arrière du vélo de la copine qui me portait, mais rien ne nous valait le plaisir de ces descentes à vélo et la fierté que l’on éprouvait à petit à petit, effort après effort, parvenir à faire la remontée sans poser pied à terre, sur nos vélos sans vitesses, sans confort (les selles en cuir bouilli, aïe…). Pédaler sur le chemin du dessus était un autre plaisir, tressautant, brinquebalant, la sonnette chantait toute seule sous les soubresauts infligés par les cailloux, la délicieuse inquiétude à l’idée de tomber dans le talus en contre-bas, l’orgueil de contrôler la descente finale, ne surtout pas freiner pour ne pas déraper, faire confiance en sa maitrise de l’engin, sourire, un peu blanche, et recommencer.

Ensuite, plus grands, nous avons fait le « grand tour » à vélo, celui qui allait jusqu’au bout de la vallée, là où un petit pont enjambe le torrent pour revenir par l’autre côté, en frôlant le village d’en face, par une série de virages en épingles à cheveux et finir par la remontée qui casse les jambes. Nous avions désormais des vélos à vitesses, auxquelles je ne comprenais rien au départ, avec les plateaux et la petite manette casse-gueule à manipuler tout en pédalant, et même deux manettes pour mon dernier vélo, celui qu’on m’a volé dans le garage à poussettes. Maintenant je me contente de mon vélo « spécial plat », trois vitesses au guidon, selle rembourrée, panier pour les courses, dents qui s’entrechoquent au moindre relief sur la piste cyclable, autres temps autres mœurs!

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