Nuit

Je viens de terminer Voyage au bout de la nuit de Céline. Quel choc que cette écriture! Je ne vais pas vous faire une tartine là-dessus mais simplement, à force de lire le mot nuit disséminé dans presque chaque paragraphe (ou tous? Je n’ai pas vérifié), je me suis posé des questions sur ma manière enfantine de vivre la nuit. Ce sera bien plus léger dans tous les sens du terme que ce livre, en qualité comme en propos!

Quand la nuit tombait, il fallait être à la maison, c’était la règle. Sinon ma mère venait nous chercher ou sonnait la cloche qui servait à rassembler la fratrie éparpillée pour les repas. C’était bien d’être au chaud dans la maison, avec la nuit qui se pressait compacte derrière les vitres sans volets. C’était moins bien de devoir l’entamer à la lampe de poche pour aller dans les cabinets au fond du jardin. Il y avait toujours une bestiole pour faire du bruit dans le massif d’hortensias, un escargot égaré qui craquait sous le pied, avec ce petit bruit terrible de papier froissé définitivement puis le mou, ou le cri d’un oiseau de nuit qui abolissait les distances de la journée en faisant ressentir que la forêt était vraiment proche, un peu trop proche pour un imaginaire encore nourri de loups en goguette. Les quelques mètres franchis d’un seul élan, avec les pieds qui connaissent tout seuls le parcours pour enchaîner les quelques marches, celle du palier en ciment devant la porte de la maison, celle avec le rebord en bois devant l’hortensia à l’angle de la cabane, la petite partie plate, puis veiller au rebord de la plaque en béton en pente devant l’autre cabane et enfin atteindre les cabinets. Vite tourner le loquet en bois pour ne pas faire durer le moment où on tourne le dos à la nuit, ne pas respirer tout de suite et s’installer. Le jeu pouvait commencer. Le jeu de la lampe de poche. Tout d’abord l’enfermer entre les doigts pour les voir devenir d’un rouge orangé, translucides, essayer de deviner les os et le craindre un peu, jouer avec l’idée de son propre squelette, petit jeu morbide pour braver la peur du noir. Ensuite, prudemment, la promener sur les murs du réduit pour dénicher la limace trop proche, l’inévitable limace couleur brique, fouiller dans le creux des toiles d’araignées. Surtout, jouer avec les contrastes de lumière. Braquer le rond lumineux sur les planches de la porte, très disjointes, vérifier une fois encore la projection sur ce support des cercles inscrits dans le verre de la lampe, planches grises aux reliefs écrasés et interstices sombres, velours impénétrable. Puis éteindre la lampe, planches sombres, ombres chinoises et la nuit devenue bleue, laiteuse, la silhouette des arbres, du toit de la grange, qui se reconstitue de bandes en bandes. Dedans, dehors. Sombre, clair. Répulsion, attirance. Le tout au gré de la volonté et du maniement de l’interrupteur. Démiurge, à tout le moins. Démiurge assis sur une planche trouée au fond du jardin mais démiurge quand même. Et après nos parents s’étonnaient de la faible durée de vie des piles de la lampe de poche…

La nuit, c’était aussi à la fin de l’été celle qui rendait inquiétant le moment d’aller chercher le lait à la ferme. Je descendais en courant le bout de route, accompagnée par le clap-clap des tongs ou des espadrilles (elles se portaient patinées, avec le talon replié et presque fondu dans la semelle de corde) et je remontais plus lentement pour ne pas renverser le lait (bon, d’accord, je le faisais tournoyer au bout du bras pour vérifier la bonne tenue de la force centrifuge, mais qui n’a pas fait ça avec un pot de lait?). Et là, je sentais très précisément la peau de mon dos, le creux entre les omoplates, là où devait venir se planter le regard des prédateurs de tout poil, mais les prédateurs les plus redoutés se tenaient sur la fin du parcours, au moment de prendre le petit bout d’allée entre deux granges, au niveau du recoin envahi d’herbes. Ils n’avaient ni crocs ni griffes mais des intentions moqueuses et malines. En effet, quoi de plus amusant pour des grands frères que de surprendre leur petite sœur avec un Bouh sonore au moment où elle l’appréhende le plus? Bah, j’en ai fait autant plus tard et même pire. Je me souviens du jour où j’ai demandé à ma copine Sylvie de m’accompagner chez les voisins propriétaires d’Oural, il faisait nuit et c’était l’heure de lui préparer sa pâtée, mélange de viande mise à décongeler le matin et de brisures de riz. Elle m’attendait dehors pendant que je malaxais la mixture à mains nues avant de la donner au chien qui restait la nuit dans ce réduit au rez-de-chaussée. Nous étions parties sans lampe, nous fiant à notre connaissance des lieux pour trouver notre chemin sans trop de difficultés mais la route était en pente forte et quand j’ai rejoint Sylvie, je lui ai demandé de me donner la main pour m’éviter de tomber. Elle aurait dû se méfier parce que j’avais sûrement un ton goguenard dans la voix et la main que je lui ai tendue, qu’elle a si gentiment attrapée et que j’avais soigneusement omis de nettoyer était gluante de riz froid et de viande crue. Elle a poussé un grand cri et je dois bien avouer que j’ai ri, sadisme amical.

Grandir, c’est en partie apprivoiser la nuit. Ça commence par apprendre à ne plus redouter l’endormissement, ne plus imaginer que les ronflements paternels qui passent à travers les cloisons sont le signe irréfutable d’une bête tapie qui ronge les barreaux du lit. Plus ça passe par l’association de la nuit avec des moments hors du ronron, feux du quatorze juillet par exemple, chasse aux escargots attirés par la fraîcheur nocturne, puis par les promenades entre amis. Mon petit frère, Manu, arrivant tardif dans le hameau et moi allions ainsi faire le « grand-tour » vers minuit, longue promenade d’un côté à l’autre de la vallée, deux heures de marche dans un univers aux sons modifiés, sur une route oubliée momentanément des voitures et dont on peut s’approprier le milieu sans crainte puisque phares et bruit nous préviendrons. C’est aussi partir camper dans les prés au-dessus du hameau, en prenant bêtement la précaution d’emmener les chiens pour veiller sur notre sommeil. Erreur grossière car les chiens faisaient du zèle et nous réveillaient en fanfare d’aboiements au moindre bruit dans les taillis, nous créant ainsi de grandes frayeurs pour finalement nous abandonner et repartir dormir au chaud à la ferme.

À la fin de l’adolescence, la nuit est devenue une fête, le temps des réunions entre filles et garçons, des premières bringues organisées ou plutôt peu organisées autour d’un char à foin pour poser les cannettes, un autoradio pour toute sono, un feu de camp pour la lumière. Le temps hors celui des adultes, ce qui impliquait aussi parfois de trouver porte close au retour trop tardif. Il m’est arrivé ainsi de dormir sur une chaise longue dans une cabane en attendant l’heure du lever parental. L’accueil était un peu froid pour le retour de Pomponette…!

Mais il s’agissait là de nuits partagées. Petit à petit je l’ai voulue pour moi seule la nuit, l’explorer un peu, voir ce qu’elle avait dans le ventre et moi aussi par la même occasion. Alors je suis allée me balader seule à travers les champs, sans lampe, histoire de tordre le cou à mes craintes, de m’accoutumer à sa texture mouvante et d’apprendre que cette forme qui bouge, là, dans ce buisson, ce n’est justement qu’un buisson, un peu de vent ou un effet de la vision nocturne et pas un violeur en série mâtiné d’un sanglier furieux. Bon, une fois je crois que c’était vraiment un sanglier qui ronchonnait devant moi en bousculant les feuilles et je n’ai pas joué les bravaches, j’ai sagement fait demi-tour.

J’ai gardé de ces histoires de nuit une grande sympathie pour les lampes de poche, elles m’apparaissent encore comme un petit trésor, un luxe dans le tiroir, même si je ne veille pas toujours à les alimenter en piles!

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