15 août

Ah, le 15 août, l’autre borne des vacances! Le soir du 14 juillet, je me couchais en me disant « déjà une quinzaine de jours écoulés », le matin du 15 août je me disais « plus qu’une quinzaine de jours ».

Et encore, si j’avais été la seule à me dire ça, mais les adultes aussi nous le faisaient remarquer, même la météo s’y mettait. Je vous parle d’un temps où il faisait beau et chaud l’été, pluvieux et froid en automne. Si, si, souvenez-vous… Bref, il se trouvait toujours quelqu’un pour prédire qu’à partir de cette date fatidique, le temps ne serait plus jamais vraiment au beau fixe, que les pluies allaient s’installer. Le pire c’est que c’était vrai. Déjà il ne fallait pas être grand clerc pour remarquer que les jours avaient sournoisement raccourci, la lumière avait changé, l’air était plus… liquide et les heures devenaient fuyantes. Deux semaines à croire encore que l’on vivrait toujours ainsi, avec d’immenses plages de temps rien que pour soi, à remplir à son gré de rien ou de projets. Le corps avait pris ses habitudes avec la maison et les autres lieux, dévaler l’escalier se faisait sans réfléchir, les ruptures de niveau devant la maison étaient inscrites dans la routine, escalader le mur devant la ferme pour s’asseoir sur les grandes lauzes se faisait sans même l’aide de la grande pierre de l’angle, s’agenouiller sur les barres du bassin pour boire directement au jet d’eau se faisait d’un seul geste, mais déjà des signes avant-coureurs de la rentrée apparaissaient. Les noisettes commençaient à mûrir, les foins étaient rentrés depuis longtemps, le blé était moissonné, et, horreur suprême, les cartables étaient apparus dans les rayons des grandes surfaces (en ce temps-là, ils n’apparaissaient pas dès la mi-juillet!).

Petit à petit, mes parents commençaient à mettre en route le retour à la ville, les allers-retours se faisaient plus fréquents pour les achats de livres, de vêtements, les aménagements de l’appartement. Il allait bientôt falloir songer à porter des chaussures, des vraies, après deux mois les doigts de pied en éventail dans les tongs, les espadrilles ou dans rien du tout. Le port des chaussettes dans des chaussures fermées donnait une vraie sensation de contrainte (ah, les Clarks, si douces et pelucheuses au départ, vite râpées et luisantes). Par contre, devoir porter à nouveau un pull-over le soir était un plaisir, celui des retrouvailles avec les vieux chandails rangés dans un des tiroirs de la grosse commode dans la chambre de mes parents, ces tiroirs si difficiles à ouvrir parce qu’ils se coinçaient si on tirait un tant soit peu en biais. Ils sentaient un peu l’anti-mite, au départ, ces pulls, ils étaient parfois troués au coude, mais chacun avait son histoire, son odeur, sa chaleur. Il y avait le pull en « peau de loup », gris chiné, souple et long. Le pull en jacquard bleu et blanc, tricoté serré, que je trouvais très élégant. Il y a eu les pulls informes et trop longs que je me tricotais ou crochetais, ceux dans lesquels je pouvais m’asseoir en repliant les genoux contre mon torse, comme dans une petite tente portative.

Peut-être que le sentiment de sécurité que j’éprouvais dans ce hameau venait aussi de cette totale absence de contrainte vestimentaire. Nous pouvions nous habiller comme nous l’entendions, ça ne provoquait aucun sarcasme, et être à la mode ou pas n’était pas un facteur de rejet. Oh, bien sûr, je bavais devant les tenues de Solange, la fille des fermiers, qui portait les jeans qu’il fallait, qui était bronzée à grand renfort de « graisse à traire » dès les premiers beaux jours, qui allait chez le coiffeur, qui était mince comme il fallait. Elle se changeait plusieurs fois par jour et ses parents ne lui refusaient rien en terme d’habillement. Je me souviens notamment d’un jeans pattes d’éléphant faussement multi-rapiécé qui me paraissait le top du top. Et de ses grosses bottes poilues, gigantesques au bout de ses jambes longues et filiformes. La classe, quoi… Solange, c’était ma copine depuis toute petite, on s’aimait bien, vraiment, mais elle me paraissait toujours un peu inaccessible, enroulée dans son silence et ses habits de minette qui tombaient sur son corps sans chair, jolie mais muette. Un gouffre de solitude en fait, je suis toujours un peu triste quand je pense à elle, à la vie qu’elle s’est faite mais ce n’est pas le lieu d’en parler, même si à tout prendre je crois que son cas résume un peu l’ambiance qu’il y avait dans ce hameau, ce mélange de ville toute proche et de campagne encore rurale, des codes encore ancrés mais déjà bousculés.

Mais je reviens au 15 août…

À partir de cette date, je ressentais comme une crispation liée à ce compte à rebours, l’été n’avait pas été assez rempli, l’inquiétude de la rentrée ternissait les jours, il fallait songer à entamer le déménagement dans l’autre sens, redescendre toutes les affaires que petit à petit nous avions fait monter par nos parents depuis l’appartement. En même temps, retrouver sa chambre « à la ville », comme neuve après ce long abandon, riche de trésors oubliés, était un vrai plaisir. Si seulement il n’y avait pas eu l’école… Et le fait qu’à partir du mois de septembre, j’allais changer de statut dans le hameau, j’allais redevenir celle qui n’est là que le week-end, qui doit interrompre les jeux pour repartir à Grenoble, un peu flottante, mal à l’aise dans la micro-société d’une classe, nostalgique des week-ends à la campagne qui ne duraient jamais assez longtemps pour vraiment retrouver mes marques, à nouveau dépendante des horaires de l’école ou des parents. Retrouver aussi l’excitation de ces départs pour « monter », le trajet mille fois parcouru, la maison avec la volière vers la Buisseratte, la ligne droite de La Monta, le premier virage en épingle à cheveux avec ce bout de pelouse où trônait un cerf en ciment, et, parfois, accroché au grillage, un singe, un vrai. Un petit singe brun-roux. Que faisait-il là ce singe??? Ensuite le virage de la citerne, en pente si raide à l’intérieur que j’avais toujours peur que la voiture parte en marche arrière quand j’étais petite, ensuite cette partie ombreuse, succession de virages peu différenciés, puis le grand tournant de la Grangeotte. A partir de là les champs bordaient la route, je pouvais guetter si les chevaux-de-Jacky étaient là, si les noix commençaient à tomber. Ensuite le bout de route jusqu’au hameau, cette excitation qui montait en retrouvant les lieux familiers, l’accueil des chiens venus nous dire un bonjour frétillant, l’ouverture de la grande porte en planches vermoulues en bas, puis de la petite porte vitrée et grinçante, vite poser le sac avec les devoirs qui ne seraient jamais faits sur place et filer dehors faire le tour des lieux et des gens. Ensuite, beurk, le retour en voiture avec la perspective des devoirs qui cette fois seraient inéluctables…

Maintenant que je ne suis plus une petite fille, j’ai appris à apprécier le mois de Septembre, notamment dans la maison de mes parents, il y a comme un apaisement dans l’air, une respiration différente, la lumière est belle et les cris des enfants dans la cour de récréation de l’école voisine sont devenus synonymes de jeux, du simple retour à une vie rythmée différemment. C’est à ça qu’on voit qu’on a quitté l’enfance définitivement.

Il doit pourtant bien en rester un bon morceau de cette enfance car ce week-end je me suis gavée de noisettes cueillies pas encore mûres, donc juste comme il faut, quand elles sont encore un peu laiteuses. Cette année a été exceptionnelle dans ce domaine, des noisettes par centaines, très peu de véreuses, de quoi aller enfin jusqu’au bout de l’envie. Et je dois bien avouer que je suis allée jusqu’en butée, jusqu’à ne plus pouvoir en manger une seule aujourd’hui et les mois à venir sans doute. J’ai fait mes stocks de magnésium jusqu’à l’hiver!

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