Journal de non-voyage

Depuis longtemps déjà j’ai envie de tenir un journal de non-voyage.

Parmi mes premières émotions esthétiques, après les chevaux de Lascaux, le lièvre de Dürer, le loup de Marlaguette (collection Histoires du Père Castor) vinrent les carnets de voyage de Delacroix et les oiseaux d’Audubon. Je rêvais d’être dessinatrice embarquée lors d’expéditions de découvertes, exploratrice au long cours. Et… j’habite dans le même appartement depuis 46 ans, je crois que c’est mal parti pour ma vocation de baroudeuse mais l’immobilité n’exclut pas la curiosité ni le goût pour l’observation, fort heureusement! Alors j’observe, tout, tout le temps. Mon exotisme est tout personnel: je pratique l’ethnologie sur les peuplades de la rue, l’éthologie sur mes chats, je regarde passer les saisons sur mes murs et défiler les années par les aménagements successifs des pièces de l’appartement.

Oh, bien sûr, parfois je voyage!!! Je vais même jusqu’à Saint Martin d’Hères (quatre kilomètres de chez moi, les montagnes changent de silhouette, le soleil se couche plus tard, les rues sont organisées différemment, tout un autre monde!) pour une bouffée d’exotisme. Le matin je me pose sur un escalier et je regarde.

Cette feuille morte, pourquoi n’est-elle qu’à demi-desséchée? Une moitié recroquevillée, une moitié encore souple et tachetée de vert. Sénescence partielle? Information qui n’est pas parvenue à l’ensemble des cellules? Quelques points qui ont décidé de faire de la résistance, n’ayant pas eu leur dose d’été, luttant contre une chute trop injuste au moment où le beau temps se rappelle à notre bon souvenir?


Une image amenant souvent un mot, c’est le terme de marcescence qui me vient à l’esprit, celui qui sert à désigner le phénomène par lequel certains arbres conservent leurs feuilles flétries une grande partie de l’hiver. Le charme, dans sa jeunesse, présente cette particularité. J’en avais planté un dans la haie du jardin de mes parents, pour l’anniversaire de mes trente ans. Il a été coupé lorsqu’il a fallu faire place aux engins de terrassement pour la construction de la villa des voisins. Je ne le verrai donc pas grandir; ce bout de jardin défiguré, amputé, abandonné, ne fait plus partie de mon histoire, je n’y ai plus mes jalons.

Je reviens à ce jardin, celui de Saint Martin d’Hères. Levant un peu les yeux des marches de l’escalier, je vois les branches d’un lilas appuyé contre la rambarde. Les bourgeons sont déjà là et me semblent bien avancés, prêts à s’entrouvrir, têtus, quêteurs; s’agit-il d’une éclosion tardive ou des prémices de l’an prochain? Petit serrement de cœur… Verrai-je le retour des prochains feuillages? Chaque année cette même pensée magique qui veut que si j’envisage le pire, il se détournera de ma personne, déçu de ne pouvoir me surprendre. Mais c’est fatigant, il existe tellement de pires à imaginer, et il faut être soigneuse, ne pas trop en oublier au banquet du pessimisme.


Regarder une feuille, juste une feuille, rien que ça, c’est déjà un petit voyage et si en plus un appareil-photo se mêle à la partie, les paysages n’en sont que plus variés! Tout d’abord, que regarder? Le dessous de la feuille? Les nervures qui apparaissent par transparence? Elles ne sont alors pas des creux mais une armature qui crée la feuille. Dessous de jupons, cerceaux de crinoline, secrets en lumière.


Je change de mise au point, maintenant, les nervures sont des creux, lits de rivières; ce qui charme c’est la pulpe de la feuille, ce tissu tendu sur les doigts des nervures. Le mécanisme de l’irrigation ne compte plus, seule la présence du matériau intervient, souplesse, courbe, douceur du vert si beau dans les arbres, aussi importable sur ses vêtements que le bleu du ciel.


Maintenant je joue avec le temps d’exposition et les reliefs s’accentuent. Bout de planète, devenir insecte aux pattes griffues crochues ventousues pour arpenter ce matelas fuyant, explorer les deux faces.


C’est ce qu’à dû faire la grosse punaise verte qui n’a laissé de son passage que cette goutte derrière elle, et même si ce n’est pas de son fait, je me plais à jouer avec l’idée du choc olfactif si l’odeur âcre de cette bestiole était toute entière contenue dans cette si jolie goutte.



Autres jolies sphères ou presque, de la même taille environ, ces deux minuscules escargots collés au crépi du mur. Gouttes de vie, mais perfection à l’inverse de celle de la goutte d’eau. Contours rigides, la sphère leur est acquise. À telle point qu’ils ne cessent de la répéter spire après spire. Où est la bête dans cet orbe transparent? Comment peut-on décemment être aussi petit, à peine plus gros que l’œuf d’où l’on sort et déjà si obstinément construit? (Et pourquoi l’un projette-t-il une ombre translucide et pas l’autre?)



L’araignée a refait sa toile, au même endroit, même association de lignes droites pour une surface courbe, certainement la meilleure façon de réunir ces points d’ancrage. Mais pourquoi a-t-elle une nouvelle fois choisi de ne pas suivre le rebord du bord de la gouttière? Et surtout, pourquoi n’a-t-elle pas attrapé les moustiques qui m’ont piqué pendant la nuit précédant la photo?

RSS 2.0 | Trackback | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser ces tags : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Animaregard is powered by WordPress.