Mémoire sélective

Le fonctionnement du souvenir est un phénomène qui me fascine. Petite déjà, je me souviens de m’être amusée à fixer un souvenir aléatoire. J’étais à l’arrière de la voiture de mes parents, en route pour la Bretagne, et j’avais décidé de stocker dans ma mémoire de façon à pouvoir y avoir accès à tout moment la prochaine image qui me viendrait en ouvrant les yeux. Ce que je fis. Il s’agissait d’un petit chemin entre deux champs de blé et d’un homme qui marchait dessus, s’approchant de la route en poussant un vélo. Une image parfaitement « inutile », accrochée à rien d’autre qu’à la volonté du souvenir, pur exercice de style, mais maintenant encore elle est disponible à volonté même si elle est chaque fois un peu plus altérée par le phénomène de redoublement de la fixation. Toutefois des bribes de sensations restent encore mêlées: celles du déplacement de la voiture, de son odeur, de la présence de mes frères à côté de moi, la notion de vacances et de temps modifié par l’éloignement de l’école. Si je prends ce souvenir pour le dérouler, j’obtiens la silhouette de la 403 Peugeot, sa couleur gris clair et le numéro de la plaque d’immatriculation n’est pas très loin, quelque chose comme gnignigni MZ 38. 853 MZ 38? Le fait d’être assise à l’arrière, côté fenêtre et paysage (privilège de celle qui détenait l’arme de dissuasion la plus efficace: l’explosion de vomi aléatoire), tournée vers la vitre, appuyée sur le rebord de la portière. S’installer à quatre enfants à l’arrière d’une voiture tenait de l’équilibre des puissances et parfois de la guerre froide. Deux grands, deux petits. Les deux grands avaient le privilège de voyager jambes écartées, les petits se tenaient à carreau (oui, j’ai envie de la jouer victime aujourd’hui), les pieds posés sur leurs petites valises bleues en tissu où reposaient les trésors indispensables pour le trajet. Je me souviens aussi de l’idée d’injustice devant le fait que les vitres arrières ne pouvaient pas s’abaisser totalement ce qui m’empêchait de fignoler mon otite en passant la tête par la fenêtre, l’envie d’être adulte pour pouvoir enfin m’asseoir à l’avant (pffff, mon petit frère, lui, en tant que « plus petit » avait le privilège de pouvoir passer devant de temps en temps sur les genoux de notre mère ou celui de se tenir debout entre les sièges pour observer la route et la manière de conduire une voiture, ce qui chamboulait totalement l’usage de la banquette arrière) (je rappelle que je parle d’un temps où la ceinture de sécurité n’existait même pas) (et pas de commentaire sur mon âge, s’il vous plait!). Pendant ces longs trajets jusqu’au lieu des vacances, camping en Bretagne ou en Vendée, deux jours de voiture, nuit à l’hôtel ou sous la tente, avec traversée du Massif Central la grande question qui me taraudait était la suivante: la plage serait-elle de sable ou de galets?

Autrement dit, ce petit bout de souvenir presque artificiel peut maintenant encore me servir d’accroche pour dérouler le fil d’Ariane de la mémoire jusqu’à ramener à la surface des images encore frétillantes.

Dans la-vallée-de-mon-enfance, je m’étais choisi un « arbre à souvenirs », un petit chêne au flanc d’une butte, avec vue sur la ville, hors de portée de voix et de vue. J’allais régulièrement m’installer à son pied pour faire le point sur ce que je pensais être devenue, dresser un état des lieux en quelque sorte. Je lui apportais parfois quelques offrandes, collier de chat disparu, morceau de nid de guêpes, bois flotté ramené de vacances ou je restais simplement là, à goûter le fait d’être en vie à cet instant, toujours en vie au même endroit d’un autre instant, l’impression d’être une étincelle qui se promenait le long d’une ficelle, grignotant la longueur à elle allouée, laissant derrière elle cendres fragiles encore en forme de vie, tant qu’on ne les touche pas d’un doigt trop rude.

Je peux faire une promenade dans le temps et la mémoire avec un accessoire bien moins encombrant qu’un arbre, mais de façon bien plus aléatoire. Il me suffit pour ça de froisser dans la paume de la main un peu d’herbe fraîche et de sentir une première fois l’odeur qui s’en dégage. Une première image viendra instantanément: tout le monde a son souvenir d’herbe coupée, gazon d’école, pelouse des grands-parents, jardin public… Mais ce qui m’émerveille, c’est que si je sens la même touffe d’herbe mais quelques minutes plus tard, alors que la chaleur de la paume s’est communiquée à elle et a exalté une autre composante de son parfum, c’est une tout autre image qui va me sauter aux narines. Et de même quelques instants plus tard, jusqu’à ce que le cerveau soit saturé d’informations ou se mette en boucle en ne ramenant que des images stéréotypées, histoire que je le laisse enfin tranquille avec cette histoire d’odeurs.

Pourtant, que la mémoire est chose fragile et prête à se dérober pour peu qu’on lui demande un exercice qui la sort de ses habitudes. J’ai souvent parcouru ces jours derniers une piste cyclable de la banlieue de ma ville. Trajet que j’effectuais presque quotidiennement quand j’étais étudiante puisqu’il m’amenait vers le campus. À l’époque il ne s’agissait par endroits que d’une simple piste en terre longeant des champs de maïs. 25 km par trajet, quatre fois par jour, pendant trois ans, et je me retrouve maintenant fréquentant les mêmes endroits complètement chamboulés par de grandes opérations foncières et totalement incapable de dire ce qu’il y avait à la place de ces chantiers à un endroit précis. C’était différent, oui, certes, mais encore? Une usine? Un champ? Des villas? Pourtant je pensais que ce trajet s’était inscrit dans mon crâne de façon indélébile…

Et cette personne que j’observe dans la pharmacie? Je connais son visage, il m’est étrangement familier mais je suis incapable de déterminer le réseau auquel je peux le rattacher. Je vois cette personne à intervalles irréguliers, nous avons des rapports courtois, ni plus, ni moins, il s’agit d’un visage que j’ai vu évoluer à travers le temps, je le sais parce qu’il m’apparaît un peu flou, comme recouvert d’une superposition de couches usées. Je connais ce visage mais pas cette posture. De qui peut-il bien s’agir? Ah… Bon… Honte sur moi… Maintenant qu’il est retourné derrière le comptoir, je le reconnais: c’est le pharmacien en personne, dans une officine que je fréquente de temps en temps depuis vingt ans!

Et ce jeune homme qui me dit bonjour dans la rue et à qui je réponds d’un air interloqué, qui est-il? Simplement le fils cadet de la voisine qui, une fois hors du cadre de la maison familiale, se tient différemment à tel point que je ne le reconnais pas.

Comment puis-je farfouiller pendant des heures dans un document pour retrouver les traits d’une personne et en faire son portrait et ne pas être fichue de reconnaître mes voisins?

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