L’éventail

Je ne résiste pas au plaisir de livrer à vos yeux ébahis un morceau d’anthologie du Guide des convenances: le passage sur l’éventail. Je le transcris in extenso: on sent que Liselotte est au bord de la pâmoison devant la hardiesse de ses images. Il est vrai que c’est un florilège de clichés sur un certain type de femmes à la fin du 19° siècle…

L’éventail

Non, voyez-vous, il est des choses qu’il vaut mieux ne pas chercher à définir. Ne bondissez-vous pas avec moi devant cette froide précision: L’éventail est un instrument qui sert à agiter l’air?

L’éventail, un instrument!

Il faut ne jamais avoir senti le frémissement de ses fines lamelles s’agitant les unes sur les autres, il faut n’avoir jamais compris comment il vibre à l’unisson de celle qui l’agite en sa petite main nerveuse, pour oser dire que l’éventail est un instrument!

Non, certes non, il mérite mieux. Si j’avais à le définir, moi, je dirais hardiment que c’est un ami. Oui, un ami, et combien sûr et discret!

Que de services il nous rend!

Voyez cette jeune fille toute joyeuse de ses débuts dans le monde, elle est grisée par le bruit, par la musique, par l’éclat des lustres, elle parle, elle s’anime, sa voix domine toutes les autres voix; elle lance un paradoxe, entame une longue histoire et tout à coup, sa voix éclatante résonne trop haut, elle s’arrête, confuse; on la regarde, que faire? Il faut achever le récit commencé et, maintenant que son animation est tombée, elle se sent mal à l’aise. Avec ses bras inertes le long de son corps, elle a l’air d’un conférencier, si elle les agite, n’aura-t-elle pas une allure d’orateur?

Elle déploie son éventail, le balance pour cacher son trouble et se soustraire un peu aux regards qu’elle a attirés. Elle se sent moins seule et son monologue s’achève plus aisément.

Plus loin, voyez cette jolie jeune femme dont l’éclatante beauté soulève partout un murmure flatteur, elle se sait belle, elle en est heureuse, doucement émue; mais, tout à coup, un compliment plus aimable, plus direct, moins attendu, fait monter une rougeur subite à son front nacré. Qui l’aidera à dissimuler cette pourpre qui la gêne si fort? Son éventail.

À côté, voici une femme moins favorisée; sa figure n’a point d’éclat, son esprit n’attire point, elle est à l’écart, est-elle tout à fait seule cependant? Non, son éventail, son fidèle ami lui donne une contenance, lui tient presque compagnie. (Un éventail comme substitut à la cigarette? Pas idiot…)

Attention! Une nouvelle venue s’avance, toute fière de sa toilette à ramages, mais ses rubans criards, ses couleurs heurtées sont du dernier mauvais goût. Un irrésistible fou rire secoue vos épaules, mille remarques mordantes se pressent sur vos lèvres, impossible de les contenir, il faut les communiquer à votre voisine. Mais ne laissez rien voir, c’est la sœur du général et votre mari, qui est capitaine depuis dix ans, attend son avancement. La malice ne perd jamais ses droits et c’est derrière votre éventail, innocent complice, que vous chuchotez bien vite à l’oreille la plus proche toutes vos critiques de femme élégante (bien qu’épouse d’un niais pas fichu de monter en grade depuis dix ans).

La robe à ramages est à côté de vous, il a fallu réprimer le sourire malicieux et maintenant vous êtes condamnée à subir une ennuyeuse conversation sur l’art de faire de la gelée de groseilles en dix minutes, d’utiliser les vieux bas. Quel supplice! Votre esprit s’envole au loin et quand vous n’avez pas entendu le point important, les précautions de la mise en pots par exemple, vous agitez votre éventail pour avoir l’air vivant et son battement rapide tient lieu de réponse. Il écoute et parle pour vous. (Quelle idée aussi de la part de cette femme même pas élégante de parler de sujets tout juste bons pour des domestiques! Quand on porte des rubans criards, on se tait…).

Et même, si vous vous ennuyez assez pour qu’un léger bâillement vienne déformer votre visage, il vous sauvera en dissimulant cette impolitesse qui vous perdrait à jamais, vous et les futurs galons de votre mari.

Après la femme, il n’est point d’être plus nerveux, plus vibrant que l’éventail. Il sait tous les langages, il dira votre émotion, votre impatience, votre ennui. Il saura dire ce que vous n’osez exprimer, c’est un autre vous-même dont les mouvements gracieux, nonchalants ou rapides, suivent les impressions les plus fugitives de votre âme, mais aussi que de choses il saura déguiser!

« Ce qu’on en fait, quand on sait jouer convenablement de cette machine d’Etat, qui pourrait le dire?  » s’écrie Jules Janin. Entendez-vous bien, une machine d’Etat? Oui, ces mouvements fébriles, ces mouvements lents, ces suspensions voulues, ces repos adroitement combinés font plus que de montrer la souplesse de votre poignet, la finesse de vos doigts, ils remplacent les discours animés, les phrases timides, ils soulignent les silences éloquents. Ce sont les voltiges d’une diplomatie raffinée. (Dans l’émission « 2 000 ans d’histoire » de Patrice Gélinet, sur France Inter, consacrée à l’histoire de la séduction et diffusée il y a quelques jours, il était fait mention effectivement d’un code amoureux utilisant la position de l’éventail, le nombre de branches déployées pour fixer la date d’un rendez-vous par exemple. Hé bé… Un bon texto, c’est quand même plus simple, moi j’dis!)

Tantôt l’éventail se balance avec une nonchalante morbidesse (n. f. XIXe siècle. D’après l’italien morbidezza, « caractère doux, moelleux ».BX-ARTS. Vieilli. Mollesse et délicatesse dans le rendu des chairs. Désigne, par extension, une sorte de grâce alanguie), tantôt il s’agite avec une étourdissante vivacité et tout à coup se referme avec un bruit semblable aux frémissements des ailes d’un oiseau: sa tactique ferait rougir bien des politiciens.

Quel art merveilleux mais aussi quel art difficile (surtout pour de simples femmes)!

Ce n’est point en un jour qu’on arrive à cette perfection dans le jeu de l’éventail; il faut de longues études pour parvenir à diriger l’harmonie de son balancement et l’éloquence de ses mouvements silencieux. Entre les mains d’une parvenue, l’éventail prend des airs de balai ou de plumeau à épousseter et lorsque, avec une trop grande vigueur, elle l’agite en tous sens, elle évoque immédiatement l’image d’une boutique où elle chassait les mouches de l’étal, d’une cuisine où elle activait le feu des fourneaux (au lieu d’apprendre les règles du savoir-vivre… Excusez-moi, je vais vomir et je reviens).

Les éventails ont suivi toutes les modes, imité toutes les époques; ils ont emprunté le pinceau des grands artistes pour les orner ou la main des fées pour les broder de paillettes d’or et d’argent, mais c’est toujours à l’éventail en plumes que sont allées toutes les préférences, à cet éventail qui se déploie avec la gravité pompeuse de l’oiseau de Junon (le paon, donc) et dont le balancement rythmé fait songer au frémissement gracieux des ailes d’oiseau (remarquez, pour un truc en plumes, ça se tient…).

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