Mise au point du regard

Il est dit qu’il y a différentes sortes de mémoire: auditive, olfactive, visuelle et kinesthésique, cette dernière se reportant grosso modo aux personnes qui font appel à différents sens pour ramener à la surface un renseignement voulu. Je pense que je fais partie du dernier lot puisque je cherche d’abord à retrouver la sensation pour pouvoir dérouler le fil. Lumière, sons, odeurs, chaleur, posture ressentis et re-sentis vont remonter tout d’abord et amener la vision qui sera en quelque sorte l’étiquette ultérieure du souvenir, l’image donc, qui m’aidera plus tard à les organiser dans une sorte de case spéciale « mémoire réactivée ».

Cette vision volontaire s’organise elle-même comme une sorte de jeu de mise au point, comme dans le cadre d’une photographie. Le cadrage bien sûr, mais aussi la profondeur de champ. Je continue avec mes photos de jardin. Il s’agit ici d’une photo prise à la va-vite, une branche de lilas, un effet de lumière et de couleurs. Totale banalité mais peu importe, je vais jouer avec cette image.

Dans le premier cas, l’image-souvenir amène une focalisation sur le feuillage, le poudreux sur les feuilles du premier plan par exemple. Traces d’oïdium? Maladie due à une exposition trop ombragée? Sol humide? La feuille éclairée apparaît presque blanche dans sa partie exposée à la lumière. Ça me fait penser à la question que me posait une amie dessinatrice: doit-on traiter la partie éclairée d’un feuillage comme une zone blanche ou d’un jaune très clair? Cette question posée il y a trois ans trouve chez moi une réponse aujourd’hui: il s’agit sur ce document de nuances de gris-violet tandis que le jaune serait utile dans les parties inférieures éclairées par transparence. C’est bon, je vais pouvoir ôter ce post-it du coin de mon cerveau qui stocke les questions sans réponses. Il est déjà assez encombré comme ça.

Cette lumière rasante, ce contraste entre zones sombres et feuille lumineuse, connaissant l’endroit, me donnent des indices: ombre portée du sapin, lumière douce, c’est un matin d’automne, vers 10 h, pendant que le soleil peut encore cheminer entre l’arbre et la façade. Ça signifie grasse matinée, café pris sur les marches, week-end d’amoureux tout neufs, les lilas seront désormais porteurs de cette évocation.

Maintenant, je fais la mise au point sur le fond du jardin, je mets une pause longue pour laisser les informations lumineuses s’accumuler et sur l’image obtenue mon attention se focalise sur la table et les chaises en plastique, obtenant ainsi des informations sur le décor, quittant le domaine du détail. Petit jardin d’une villa de banlieue, souvenir d’un repas pris dehors pendant une soirée, sensation de cette bulle de calme dans le bord de la ville, chauve-souris zigzagant dans le gris du ciel, été se prolongeant encore dans un simulacre de beau temps, vite en profiter, faire les derniers stocks, bientôt le passage à l’heure d’hiver annulera les illusions.

Cette fois, je n’interviens pas sur les réglages et je laisse l’appareil se débrouiller tout seul avec la lumière de l’instant. Résultat, une bouillie.

Mais la mémoire fonctionne comme un célèbre logiciel de retouche d’images et si je pousse les niveaux, si je bidouille, si je force mon attention à recréer les sensations à partir des indices, j’obtiens un résultat où tout est mêlé, premier plan, arrière-plan et souvent les souvenirs ressemblent à ça quand ils ressurgissent en vrac. Granuleux, poussiéreux, confus, pourtant ils ont un charme esthétique auquel cette photo ne rend pas hommage. Ma manière de tout observer, de préparer en quelque sorte mes souvenirs à l’avance en impressionnant sans cesse la surface sensible de mon cerveau induit-elle ma manière de dessiner? Suis-je dans l’hyper attention au détail parce que mon œil et mon cerveau fonctionnent ainsi en permanence? Comment en sortir? Pourquoi en sortir? La presbytie amènera-t-elle un changement dans mon trait? Une sorte d’indulgence anticipée?

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