Courbet

Il y a un mois, je suis passée à ma banque. Je voulais simplement retirer de l’argent liquide pour faire quelques achats mais comme déjà la veille, ma carte a refusé de remplir son office et j’ai dû me diriger vers un guichet pour tenter de comprendre le pourquoi du comment. S’en sont suivies quelques minutes de discussion avec la « dame du guichet », en fait un bureau dans le grand hall, et j’en suis sortie toute ragaillardie. Bon, d’accord, mon compte est plus qu’exsangue mais ça va peut-être s’arranger au moins provisoirement. C’est amusant comme quand on explique qu’on a un contrat en vue ça détend les traits de l’interlocutrice et comment quand on explique qu’il s’agit d’être « conseil en animation de communauté virtuelle » autrement dit de modérer le forum d’une émission de télé, ces mots magiques, Internet et télévision, font briller les yeux. Pourtant, la télé je ne la regarde jamais au grand jamais, sauf pour le boulot (yep, je suis pleine de conscience professionnelle) et il s’agit vraiment d’une tâche sans rien de télévisuel, du jardinage dans les messages des participants, histoire que ça soit bien propre, net, tout bien comme il faut. Je riais dans mon for intérieur moqueur en me disant que j’aurais pu formuler ça ainsi: « je travaille dans la communicaaaation pour la télévision ».

Bref, j’en revenais toute guillerette, contente de moi et d’avoir pu faire état de mes difficultés financières actuelles sans tomber dans le pathos ni la culpabilité, contente de ce petit bout de moment passé avec une interlocutrice avec la sensation d’avoir été considérée comme une personne et non pas comme une « mauvaise cliente à qui on fait la leçon ». Pourtant, je me souvenais bien qu’avec cette même personne j’avais eu droit autrefois à des remarques condescendantes et même, ce qui est hallucinant quand j’y repense, à une menace à peine voilée de signalement de mon cas à je ne sais qui, mère séparée, compte en banque exsangue, mal fringuée, trop dodue, je présentais tous les signes extérieurs du cas social à recadrer. Ce jour-là, mon compte était encore bien plus dans le rouge, je suis toujours mère célibataire, simplement j’étais mieux habillée et surtout plus mince et bien plus sûre de moi. Aussi ai-je eu droit au tutoiement qui échappe et est vite repris, à la remarque sur nos âges équivalents à quelques jours près et aux félicitations sur ce travail (qui sera plutôt bien payé). Bienvenue pour votre retour dans les normes!!!

Ce n’est pas la première fois que je maigris de façon notable en quelques mois et à chaque fois je suis fascinée et amusée par les retours que cela entraîne dans le regard et le comportement d’autrui. En quelques semaines, vous n’êtes plus transparente pour les vendeuses, les gens vous sourient quand vous leur demandez un renseignement, bon, d’accord, les gens-hommes principalement… à condition de ne pas trop maigrir non plus, les gens-femmes vous jettent parfois ce regard agressif et vertical qui vous range dans la catégorie flatteuse des rivales, et surtout, surtout! vous êtes considérée à nouveau comme capable de comprendre ce que l’on vous dit. Ça a l’air extrême énoncé ainsi mais il y a de ça, une « grosse » est une « bonne grosse », enrobée de partout et certainement aussi de la comprenette, à croire que la graisse ne ralentit pas que les mouvements.

Pourtant, cette fois, je n’ai pas fait de régime, ou plutôt j’ai fait « de l’alchimie avec les dents » pour reprendre une vieille expression française, c’est-à-dire que pour ménager l’argent que je n’avais pas, je me suis découvert une capacité certaine à vivre de peu, étonnamment peu, ceci doublé d’un meilleur équilibre dans ma manière d’être, de me percevoir et de voir l’existence. L’un entraînant l’autre. Bref, j’ai quitté la période de transparence que je traversais à intervalles réguliers.

Je revenais donc toute guillerette de ce rendez-vous et pour appliquer le précepte qui veut que « si en plus d’être pauvre, il faut se priver… », je décidai de m’offrir une revue quelconque, de quoi lire d’un œil tout en repassant, piquant la laine feutrée ou cuisinant (je n’aime pas avoir les yeux inactifs…). C’est ainsi qu’après un passage chez le buraliste j’ai continué mon chemin tout en feuilletant le hors-série de Télérama sur Courbet (ben oui, je lis aussi en marchant…). J’ai une certaine sympathie tendre pour ce peintre, il fait partie de la catégorie de ceux qui m’ont rassurée et confortée dans l’envie de dessiner, d’être dans la représentation d’un réel avec ses tableaux que l’on pouvait apprécier sans passer pour une adepte des « couvercles de boîtes de biscuits de grand-mère ».

Je feuillette donc et je tombe en arrêt sur une image, celle-ci:

Et cette femme, je l’ai trouvée belle, appétissante, première impression reçue d’une image entrevue en un coup d’œil. Parce que si avoir perdu du poids m’apporte une certaine légèreté justement dans les rapports humains, avoir longtemps vécu en surpoids m’a aussi appris beaucoup de choses, et notamment que le regard et le goût des hommes est beaucoup moins formaté que l’on ne le pense, que la chair est belle. En même temps que j’éprouvais cette émotion esthétique, je me suis souvenue de ce cours d’histoire de l’art aux Beaux-Arts pendant lequel l’enseignante avait projeté cette image qui avait immédiatement provoqué une salve de rires moqueurs et vaguement dégoûtés. Toute cette viande, beurkkk!!!! Futurs artistes et déjà bien engoncés…

J’en étais là de mes considérations, fière de cette largeur d’esprit par moi-même approuvée, quand j’ai tourné les pages au hasard et je suis tombée sur cette autre reproduction de tableau:

Et là; à nouveau, comme neuve sortie des limbes du cerveau, la répulsion devant le trop, trop de plis, trop de chairs… et je suis tombée de mon petit piédestal tout neuf, on est toujours le gros de quelqu’un, on n’apprend pas vraiment, on repousse simplement les limites de sa tolérance.

Pour me consoler, je me suis amusée à penser qu’après tout, dans Courbet, il y a courbes…

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4 commentaires à “Courbet”


  1. « on repousse simplement les limites de sa tolérance »… Ha non Hélène ! Je refuse d’être amalgamé à ce « on », jamais de ma vie je n’ai toléré un physique, quelqu’il soit. J’apprécie ou non les physiques, voilà tout, mais en aucun cas celà n’a à voir de prés ou de loin avec la tolérance.
    Du plus jeune âge dont je me souvienne, j’ai toujours été quasiment fasciné par les rondeurs féminines, nids de tendresses, moiteur bienfaisante, sécurité, générosité, épicurisme, évasion des normes, importance de la peau… Tout ce qui est dit et montré dans ce magnifique documentaire aux multiples prix et récompenses: « Rondes et (re)belles » que je conseille vivement à toutes et à tous et où l’on entend et voit ce qui me touche plus particulièrement chez les « rondes ».

    Pour information, la 2° reproduction n’est absolument pas « trop » pour moi, je trouve cette femme autrement aussi belle et attirante que beaucoup d’autres.

    J’ai craint à un moment qu’avec Courbet et la carte bleue vous ne vous dirigiez vers des distributeurs aussi poilus qu’incongrus. Heureusement il n’en fut rien !
    A ce propos, avez-vous lu le sous-titre de « l’origine du monde » ?:
    « Haaa le fruit des fendues !… »

  2. Hélène M.

    Bon, d’accord, « on moins un », ça vous va? Mais ce que vous dites est proche de ce que je dis dans un paragraphe plus haut: « le regard et le goût des hommes est beaucoup moins formaté que l’on ne le pense, que la chair est belle ». La chair est belle et parfois l’oeil est con mais cette phrase pourrait déboucher sur une analyse sans fin de « l’origine du monde »…


  3. lol! Bravo !


  4. Sans fin et sans fond, l’analyse…

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