La barrière

barrière

Deux extraits de mes chroniques d’enfance ayant été présélectionnés pour le futur livre annuel de France Inter (cette année, ce sera « Paroles d’enfance ») et comme il est demandé d’envoyer des documents pour illustrer éventuellement les morceaux choisis, j’ai chargé à ma mère de chercher cette photo de la bande des gamins du hameau réunis sur la barrière. Oui, LA barrière.

Je dis LA barrière parce qu’être assis sur ces troncs représentaient une bonne partie de notre activité de la journée. Elle clôturait un champ qui s’appelait la Jourdenas, juste à côté de la ferme; en arrière-plan on peut voir les vignes et les arbres fruitiers du Crêt qui ont tôt disparu pour laisser la place à une des premières villas.

Au-delà c’était en quelque sorte la fin du hameau, des champs en pente raide jusqu’à la route, un bout de forêt, une zone hors de vue des maisons, un peu sauvage, un peu délaissée, où parfois étaient mis en pacage les « chevaux de Jacky ». C’était une zone de bascule, une autre végétation, plus broussailleuse, des buissons de mûres, des œillets des Chartreux au rose magenta violent dans le haut du champ, de très vieux cerisiers à l’abandon tout en bas vers la Grange-Haute, aux fruits tout petits, très noirs, à peine un peu de chair autour du noyau mais une profusion merveilleuse et une fructification tardive, vers la fin juin, qui nous permettaient à nous les gamins d’inaugurer les vacances par des ventrées de ces fruits plein de protéines si on compte les vers d’un blanc rosé qui les habitaient. Un vrai repas complet !

Je me souviens de l’ivresse de la descente à mollets rompus sur le presque sentier laissé par les chevaux et parfois les vaches. Les jours passant il fallait mettre un point d’honneur à descendre directement dans la pente, les genoux pliés et à toute allure, avec les dents qui s’entrechoquent sous les heurts du terrain chahuté, et la vague crainte de ne pas réussir à s’arrêter. Un jour j’ai même ainsi atterri dans un roncier au pied d’un gros châtaignier… Je pensais que mon frère François allait me retenir mais au dernier moment il s’était esquivé, pensant sans doute qu’il était inutile d’être tous les deux escrafignés par les épines.

La remontée était moins enthousiasmante, les mains sur les genoux pour prendre appui, le regard rivé sur la portion de chemin juste devant soi pour ne pas voir ce qui restait à parcourir, avec un petit frisson en se disant qu’il pouvait y avoir des vipères dans ces buissons, dans cette touffe d’herbes plus hautes, et ce glissement frottement furtif, là, ce lézard vert qui détale, n’était-ce pas la preuve que ce champ est à la frange de la civilisation, que nous vivions intensément dans le mépris du risque? Mhhh?? (Pour les ignorants des légendes locales, un lézard vert qui coupait le chemin à toutes pattes était forcément poursuivi par une vipère. Si si).

Mais je parlais de la barrière. Ce champ de la Jourdenas était tout ce qu’il y a de plus civilisé. Un bon champ presque plat au départ, denrée rare dans cette vallée. C’était le pré où nous avons appris à faire du vélo en dévalant la pente douce (on voit un de ces vélos sur la photo, il y en avait deux, un rouge et un bleu, anciennement ceux des frères aînés). Des petits vélos sans frein. On déboulait sur la route et on ralentissait tout naturellement en abordant la montée dans le hameau. Le mercurochrome était souvent mis à contribution, celui-qui-pique parce qu’il soigne mieux que l’autre. Hélas.

Champ à foin puis champ à vaches selon la période de l’année, champ pour les jeux, touche-touche, ballon prisonnier ou touche-touche ou ballon prisonnier. Au choix. La barrière était assez symbolique, elle servait juste à retenir les vaches. Sur la droite de la photo on voit l’extrémité du tronc qui servait pour l’ouverture. Il était retenu par une chaîne à gros maillons. Quand on était devenu assez grand et assez costaud, on arrivait à en soulever le bout pour le libérer de la boucle afin de laisser le passage pour les vaches, c’était une promotion, la marque d’un passage. On jouait au cochon pendu sur cette partie de la barrière, le bois en était lissé par des générations de fonds de culotte, ça faisait aussi un peu ressort si on se balançait dessus, le bois était chaud, gris, doux sous la main, par endroits on pouvait voir le dessin complexe laissé par les larves qui avaient rongé le bois sous l’écorce disparue, je trouvais ces entrelacs très beaux et mystérieux, j’aimais bien les suivre de l’ongle.

Assis sur cette barrière, nous étions à la jonction de la route et du chemin qui menait directement dans la vallée, nous étions donc aux premières loges pour assister à la vie locale trépidante, à savoir le passage des rares voitures et les allers et venues entre ce hameau et celui d’à côté. C’était surtout le point de ralliement des enfants, ici ou sur le mur devant la ferme, avec ses grandes lauzes de calcaire. Des enfants mais aussi des adultes me semble-t-il. Une zone où le soleil vite caché par les montagnes environnantes s’attardait plus longtemps, zone de rencontres et de bavardages. Voici ce qui m’est revenu en revoyant cette photo (pour les curieux, je suis la petite fille en short à l’extrême-gauche, qui tient je ne sais quoi devant son visage, peut-être une plume).

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2 commentaires à “La barrière”


  1. Han! j’suis trop fière! Deux chroniques préselectionnées, genre t’es nominée aux césars pour moi, c’est la même! Pfff je l’savais, je l’savais!
    Bon je te dis Merde!!
    mais n’oublie pas de dessiner quand même, hein?

  2. Hélène M.

    Tu vas me faire rougir… Déjà je suis contente de cette nouvelle, sa concrétisation n’est même plus très importante et j’ai dû me prendre par la nuque pour envoyer les documents demandés. Mais après tout, autant tenter jusqu’au bout!

    Pour le dessin, c’est pas évident en ce moment, la main est rouillée, l’oeil dilué par l’ordinateur, les envies pas très claires, plus trop envie de dessiner comme avant, ne sachant pas encore comment dessiner différemment.

    Vivement le printemps !

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