En attendant le tramway…

Ce matin j’ai voulu prendre mon vélo pour quelques bricoles essentielles (Sécu puis marchand d’oreilles, euh d’appareillage acoustique) mais j’ai finalement fait le tour du pâté de maison avant de reposer ma monture au garage: trop de vent, trop de froid, trop de jupe, j’ai donc décidé de préserver mon sens du ridicule et me suis résignée à prendre le tramway. Il me passe sous le nez, ce qui est tout à fait normal, c’est une private joke entre lui et moi. J’attends donc le suivant et je vois arriver un vieux monsieur, très vieux monsieur, tout usé, tout flageolant, tout gris, la barbe pas rasée, pantoufles aux pieds, une jambe de pantalon prise dans la chaussette. Il avançait silencieusement, à part le pschffrrttt pschfrrrrttttt de ses semelles frottant sur la bande rugueuse qui longe l’abri-bus euh non, l’abri-tramway, bref le truc vitré où on peut attendre la prochaine rame, il avançait donc tout doucement et tendait régulièrement une main tremblotante en avant comme pour éviter un éventuel obstacle, son regard ne s’arrêtait sur personne ni rien, il avançait, c’est tout. Il a dépassé le groupe parmi lequel j’attendais le tramway et j’ai vu une femme s’avancer pour le suivre du regard, nos regards se sont croisés et je l’ai rejointe, nous nous posions la même question: s’agissait-il d’un monsieur atteint d’Alzheimer qui avait fait une fugue? La question que nous n’avons pas osée nous poser était: que faire dans ces cas ? Sans doute que nous n’avions ni l’une ni l’autre la réponse. Alors nous l’avons suivi des yeux jusqu’au moment où il s’est retourné pour vérifier si une rame arrivait. Ce comportement qui impliquait un but à sa déambulation nous a un peu rassurées et tout en continuant à hésiter sur la conduite à tenir, nous sommes montées dans le tramway arrivé entre temps, un œil sur le quai pour voir si le vieil homme montait aussi. Ce qu’il a fait: nous pouvions voir d’autres personnes plus loin dans la rame le prendre par le bras pour l’installer sur un siège. C’est idiot mais quand je l’ai vu de dos ôter son bonnet, j’ai été un peu rassurée, il n’était visiblement pas attentif à sa vêture mais pouvait veiller à ne pas avoir trop chaud dans un transport en commun. Ceci dit, où allait-il ainsi, à demi-aveugle, en pantoufles, sans un mot ni un regard ? Le mystère demeure et demeurera.

Quel contraste avec cette femme que j’ai vue juste avant sur le quai opposé. Quelques semaines auparavant je l’avais déjà repérée dans un bus, de dos, pour sa silhouette très élégante. J’avais fait remarquer à Claire la jolie veste cintrée qu’elle portait, ce pantalon genre sarouel qui donnait du vaporeux à sa ligne sans faire bouse, chose rare pour ce genre de tenue, les longs cheveux d’un noir profond, lisses, vivants. Claire m’a demandé quel âge je lui donnais, après hésitation, j’ai opté pour une trentaine d’années, ma fille m’a annoncé qu’elle avait la cinquantaine bien sonnée pour avoir entraperçu son visage et quand la femme s’est approchée de notre place pour descendre du bus nous avons pu constater qu’elle semblait plutôt avoir dépassé la soixantaine. Le contraste était frappant entre la tonicité de la posture, la démarche rapide et vive que j’ai suivie du regard quand elle s’est éloignée sur le trottoir et le visage qui avait dû être très beau mais désormais affaissé, irrémédiablement affaissé, la chair semblant s’être désolidarisée de la structure osseuse, les traits flous. Je l’ai donc revue aujourd’hui, avec la même veste, le même pantalon, les mêmes chaussures basses, la même vivacité dans la démarche, j’ai pu noter cette fois les longs cheveux blancs à la naissance des tempes qui lui faisaient un visage à la Cruella d’Enfer (dans les 101 dalmatiens – Claire, tu es priée de ne pas te moquer des références cinématographiques de ta vieille mère!), le même mélange de beauté dans la structure et de décalage un peu effrayant. Avec ces cheveux apparemment naturellement sombres, portait-elle un visage trop tôt dévasté par des excès ou au contraire réussissait-elle à conserver cette jeunesse dans l’allure grâce à une bonne nature ou un tempérament combattif ?

À cinq minutes d’écart, voir la décrépitude précoce et la jeunesse apparente avait quelque chose d’étrange, dans les deux cas j’avais l’impression de ressentir autour de ces personnes une bulle de solitude devant leur « anormalité » pour des raisons diamétralement opposées. Un trop vieux et une pas assez vieille…

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2 commentaires à “En attendant le tramway…”


  1. j’aime décidément l’écriture des gens qui observent avec passion, rien n’est anodin..

  2. Hélène M.

    Et l’avantage quand on aime observer, c’est que les attentes ne sont jamais trop longues, même si on garde parfois un goût bizarre dans la tête de ce que l’on a pu voir… Tu vas te régaler à Toulouse avec du neuf plein les yeux!!!! (et un futur chien, si j’en crois un commentaire sur un autre blog?)

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