Notes

J’ai retrouvé le carnet de notes où j’avais consigné quelques idées de billets pour le blog. C’est déconcertant de constater une fois de plus à quel point ces bouts de phrases paraissent limpides au moment où on les écrit et désarmants d’opacité quand on les relit. Et le savoir n’empêche pas la réitération du processus et une fois de plus me voici Champollion devant mes propres hiéroglyphes. Qu’ai-je bien pu vouloir signifier en faisant cohabiter sur la même page « j’ai le chat » et « relief, cadrage ». Ou « à la tour perchée » à côté de « mots, savoir et vivre » ?

Pour retrouver le fil de mon idée, il faut que je quitte les signes, qui n’ont valeur que dans l’instant, entachés de cette espèce de schizophrénie passagère qui me fait négliger de prendre du temps pour communiquer avec celle que je serai quelques jours ou quelques semaines plus tard, persuadée aveuglément, ou stupidement de l’immuabilité de ma pensée. Cesse-t-on un jour de craindre que le printemps ne reviendra pas, de se plaindre dès qu’il fait chaud ou froid comme si c’était la première fois ? Quitte-t-on un jour le souvenir de la caverne et de la crainte du soir qui tombe ? A l’adolescence peut-être, transitoirement, quand la nuit devient familière et l’annonce de la fête à venir, et que vents et marées n’incitent jamais à se vêtir selon la raison des adultes ? Apprend-on un jour qu’on ne comprend jamais rien à ses notes si on ne les relit pas le lendemain  matin ? Dans mon cas, je dois bien admettre que j’en doute.

Pour retrouver le fil de mon idée, écrivais-je, il me faut plutôt repartir du fil initial de la perception, et si les formulations changent, imparfaites transcriptions, je sais que si je parviens à me replonger dans la posture, le souvenir de la lumière et de ce qui m’entourait, je sauterai de pierre du gué en pierre du gué, du coq familier à l’âne qui peuplent ma basse-cour mentale.

Un après-midi de décembre, froid et sec, « j’avais le chat », formule familiale qui signifie que si le félin chéri du moment vous honore de sa présence sur vos genoux, vous êtes dispensé de toute participation à la vie du groupe. Il y a des priorités dans l’existence et celle-ci est reconnue depuis longtemps. Là, en plus, il s’agit DU chat, plus précisément de Filou, dont la présence aux abords de la maison est attendue comme une bonté de sa part même s’il ne reste que le temps de manger les offrandes qui lui sont proposées avec déférence sur le pas de la porte.

Or, ce jour-là, cet après-midi là, Filou avait daigné se lover sur mes genoux, protégé par les pans de mon manteau, pour une longue séance de câlins, de grattage de joues, avec la tête dans la main et cette façon qui n’est qu’à lui de planter ses yeux verts dans les vôtres pour, d’être félin à être humain, établir un contact direct sans la moindre humilité, tendresse furtive et précieuse de matou couturé par sa vie de dispensateur de chatons noirs comme l’encre. J’adore ces moments de connivence, ou plus exactement de coïncidence de deux égocentrismes qui se croisent sur le fil d’un instant partagé, parce qu’ils sont le moment d’une gymnastique mentale et sensorielle que je fais trop rarement à mon goût. Je fais des avances éhontées à un chat pour qu’il se laisse caresser et même porter et une fois qu’il est installé sur moi (maintenant Filou va même jusqu’à s’installer papattes en rond dans ma main quand je le prends dans mes bras) je me découvre immédiatement des fourmis dans les jambes, un besoin irrépressible d’aller voir ailleurs si je n’ai pas quelque chose d’urgent à faire, le froid devient plus cuisant que l’instant d’avant, c’est peut-être pour ça que je m’entends bien avec les mirons, je suis aussi contradictoire qu’eux. Pour éviter l’incident diplomatique qui ruinerait toutes ces manœuvres d’approche au long cours j’ai trouvé la parade : au lieu de chercher à fuir la prolongation du contact, je plonge dans la perception pour m’appliquer à prendre conscience de ce qui se déroule et de la qualité du moment. La douceur du chat qui s’abandonne sous la main, le petit format de cette existence chaude qui tient sur les genoux et vous élit temporairement comme source de son confort, ces deux noyaux de vie reliés par un instant partagé, ce cadeau de deux confiances qui s’accordent, le froid de la pierre et de l’air, le chaud sous les poils du ventre offert, les oiseaux qui continuent à piquer du bec dans la mangeoire à côté puisque les deux trouble-repas ont l’air trop préoccupés d’eux-mêmes pour être un danger. Et l’envie de pouvoir photographier cette image doublée de la certitude que deux dimensions ne sauraient suffire.

D’où les mots « relief, cadrage » gribouillés sur mon carnet de notes. Mais cet aspect, c’est pour la suite de ce billet…

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