Retrouvé !

J’ai retrouvé le livre qui me manquait selon un critère très simple: situé dans un rayon de moins d’un mètre autour du lit, dans les couches supérieures du désordre ambiant, avec un mélange de texte et d’images, des illustrations en noir et blanc. Retrouver l’image en question fut assez facile, c’était la seule que j’ai vraiment dépiautée du regard. La scanner et la montrer ainsi change sa perception parce qu’on regarde différemment une image isolée et signalée comme étant objet d’attention, tandis que je l’ai vue la première fois en marge d’un texte et ne l’illustrant que par écho, dans la mesure où elle n’était pas citée ni analysée dans le texte. Pour reproduire cette impression je la mets à gauche de ce billet, en concurrence avec la typographie.

D’ailleurs, en parlant de typographie, je crois que je l’ai perçue comme on perçoit le « gris » d’un texte, c’est-à-dire l’équilibre entre le noir des caractères et le blanc du papier, un accord de masses et pour entrer un peu plus dans sa signification j’ai dû faire un effort conséquent de lecture, en me tenant fermement par la nuque de la comprenette. Michel Pastoureau dans « L’étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés » parle de la façon dont les scènes illustrées étaient perçues au Moyen-Age, par plans plus que par volumes, d’où l’usage de rayures par endroits pour signifier une rupture de sens, désigner le méchant de l’histoire, ou du moins celui qui enfreint les codes. Il m’était difficile d’imaginer une autre façon de voir et de la substituer à celle que j’ai déjà de l’iconographie médiévale puisqu’elle fait partie de mes fascinations inlassées. Mais je suis trop fan de Pastoureau pour remettre en doute ses propos et j’ai mis cette information dans mes certitudes toutes fraîches jusqu’à ce jour où j’ai un peu mieux compris ce qu’il voulait dire en regardant cette image à gauche. Ce n’est pas la première fois que je vois une représentation d’art Inca-Aztèque-Toltèque-Olmèque-ou-autre mais j’ai retrouvé avec plus d’acuité mon incapacité à les regarder et à trier les informations qu’elles dispensent.

Mon œil passe dessus et me rapporte vaguement une histoire de divinité, de vision frontale et de symétrie, de lignes enchevêtrées, il pose ça à mes pieds comme un bon toutou un peu feignant et va vite voir ailleurs, s’il y est.

Pourtant, en faisant un effort, il y a énormément à voir dans ce type d’images. Tout d’abord, la figure que je pensais anthropomorphique, avec un haut et un bas, des jambes et des bras, se révèle composée de plusieurs visages. En dehors des têtes de bêtes sur les bords, il y a au moins quatre bouches dentées et à partir de là le regard peut transformer des éléments qui m’apparaissaient comme « simplement décoratifs » en paire d’yeux. Les ronds noirs en haut, les deux spirales latérales en dessous et en bas, au dessus du… pagne (?), un mélange de queues de serpents et de sourcils. La troisième bouche en partant du haut, je ne sais par contre pas à quoi la raccorder.

A partir de là, la lecture se multiplie et le sens se fractionne en même temps, sont-ce des jambes ou d’autres bras liés au visage du bas ? un pagne ou de l’eau ? des oreilles ou des têtes de jaguar ? des sabots, des griffes ou des ongles ? une coiffure ou un corps à l’envers ?

Je ne peux que mettre des mots familiers sur une image qui m’est complètement hermétique, élaborée à partir d’un alphabet qui m’est étranger. Mon regard est dans l’incapacité de trier et d’organiser ces éléments et c’est à la fois irritant et plaisant, irritant de frustration et plaisant d’exotisme de sensations, dans une espèce d’aller-retour permanent et rapide entre les deux impressions.

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2 commentaires à “Retrouvé !”

  1. Salamandre

    En règle générale on n’est plus habitués à regarder longtemps une image, à la lire progressivement. Culture logo blablatouça… Même face à un tableau de notre propre culture, il faut avoir été éduqué pour ne pas laisser échapper les détails qui portent le sens de l’oeuvre.

  2. Hélène M.

    Et éduqué à la fois à regarder partout et à ne pas être saturé trop rapidement par trop d’infos. Au moins les photos de chatons, ça se lit vite… (A propos, aïe aïe aïe, ça va bientôt être la saison des chatons !)

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