Etrangeté de la gravure

J’essaie de retrouver la sensation du souvenir lié à ce livre. Il y avait celle de lire pour la première fois des propos scientifiques, même déguisés. Un livre, ô merveille, pouvait donner des éclairages sur ce qui m’intéressait déjà : la vie des animaux. Bien sûr, c’était romancé, mais certains passages étaient précis dans leur description des techniques de chasse par exemple. Je devais avoir sept ou huit ans et jusqu’à présent j’avais surtout lu les Histoires du Père Castor je suppose, ou Le Monde quand n’avais plus rien à me mettre sous les yeux (anecdote véridique… j’étais une boulimique de la lecture), et je découvrais cette sensation exquise d’apprendre, de me faire une collection de petits trésors de connaissances. Sensation que j’ai retrouvée en lisant et relisant les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre ou en écoutant Sur les épaules de Darwin par Jean-Claude Ameisen. On ne comprend pas tout à la première écoute mais on sent comme des pétillements dans les neurones !
Mais je garde aussi une sensation moins agréable de cette lecture. Tout d’abord très fragmentée, au gré de mes séjours, elle m’était précieuse comme un ami retrouvé, toutefois je percevais qu’il y avait quelque sorte de l’ordre du mensonge là-dedans. Un fatras d’ajouts inutiles que je ne parvenais pas à démêler. C’est en le relisant à l’âge adulte que j’ai mieux perçu le pourquoi de cette gêne insidieuse.

Tout d’abord, pourquoi ce fichu grillon porte-t-il un chapeau haut-de-forme et une cape? Je n’ai jamais aimé les animaux déguisés, même si j’ai tricoté pull et short pour un chat, ou même une souris, et peut-être bientôt pour une poule, mais chut… Disons que je ne les ai jamais aimés dans les livres.

Ce détail n’apparaît pas dans le texte mais dans chaque illustration, et même quand le grillon est entraîné dans un étang suite à un orage, il est montré récupérant son chapeau détrempé à l’aide d’une paille. Un côté « bien comme il faut » qui m’irritait, tout comme m’a irritée et inquiétée plus tard Jiminy Criquet avec son côté « je te l’avais bien dit ». Tiens tiens, là encore un grillon ou apparenté… Je n’aimais déjà pas qu’on s’occupe de ma conscience !

Le texte lui-même est truffé de considérations morales mais c’était le cas de toute la littérature jeunesse dans ce genre d’éditions (lire Tom Sawyer ensuite est un vrai soulagement !) et ce brave grillon, après s’être rêvé un instant roi des fourmis, finit par retourner sous sa pierre pour « cultiver son jardin » et écrire ses mémoires. On y trouve aussi de façon peut-être plus étonnante tout un passage sur les comportements du peuple des fourmis au moment d’envisager une guerre avec la fourmilière voisine, avec un discours très pacifiste (la première édition date de 1877, cet exemplaire-ci n’est pas daté).

Si le grillon porte un chapeau et la fourmi une jupe, les animaux potentiellement dangereux sont laissés à l’état de nature, comme l’araignée ou les carabes. Pourtant l’araignée était devenue une amie avisée du premier. Si elle ne porte pas d’accessoires, ce n’est pas parce qu’il est difficile de lui en inventer un puisque le lampyre est doté d’une queue-de-pie et même… de bras humains. Bzzzzzzgrrrrrggbbbbbzzzz font les neurones devant les images. Ce mélange de justesse dans les informations et de n’importe quoi dans les images était plus qu’étrange et troublait le message, en tous cas à mes yeux d’enfant.

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